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1870 : Le carnet de route d’Alexandre Voisin, cuirassier (03) Suite et fin

Merci à Jacques-Perrot qui a retranscrit ce carnet

Le carnet de route d’Alexandre Voisin (3ème partie, suite et fin)

Mais la France charitable vole à notre secours, elle nous envoie des effets de toutes sortes. A partir de ce moment-là, les Prussiens trouvent bon de faire une distribution de tricots et de chaussettes ! Il était temps, le froid est déjà vif et piquant, le baromètre est à 25 degrés au dessous de zéro et il neige à gros flocons. Du fond du cœur nous remercions nos malheureux compatriotes. Grâce à leur générosité nous sommes couverts.

La nourriture a toujours été mauvaise et salement préparée…il est vrai que la quantité serait suffisante si les cuisiniers prussiens faisaient leur possible pour éviter le gaspillage du peu qu’accorde le gouvernement ! De plus, ils « fricotent » et vendent ce qu’ils peuvent, surtout le sucre et la petite quantité de lait qu’ils reçoivent pour la « colle ». Ils gardent seulement le lard. A cinq heures du matin, nous recevons en tout et pour tout un demi-litre de café, si l’on peut appeler ainsi de l’eau noircie sans sucre qui a un goût de mauvaise chicorée. Ce breuvage qui tient lieu de repas est supposé nous tenir jusqu’au dîner[1] qui est à base de haricots blancs, ou de riz, ou de pois jaunes, ou de pommes de terre ou enfin de pois noirs, comme nous les appelons parce qu’ils sont durs et détestés de tous. Personne ne peut les manger, aussi le samedi c’est carême pour beaucoup. Cinq fois par semaine nous avons une portion de viande : du bœuf ou du lard, environ 75gr. A cinq heures du soir nous avons droit à la «délicieuse » colle. Un pain de seigle de cinq livres nous est donné tous les quatre jours, plus souvent tous les six ou sept jours, ou quelques fois même nous attendons huit jours, probablement à cause de la perfidie de messieurs les officiers. Il est très noir, rempli de graviers et souvent amer. Plusieurs fois, il est resté toute la nuit, dans la cour, sous la pluie ou la neige, ainsi il pèse plus lourd…De toutes façons, quand il reste toute la nuit dans la chambre, il est tout moisi.

Voici le menu de la semaine :

Lundi : haricots au lard avec de la farine en quantité pour épaissir la sauce ;

Mardi : pommes de terre et quelques raves, souvent pas cuites, sans aucun goût, elles nagent dans de l’eau avec une portion de bœuf ;

Mercredi : riz au gras avec une portion de lard très rance comme d’habitude ;

Jeudi :pois jaunes et une portion de lard avec beaucoup de farine ;

vendredi : riz et portion ;

Samedi : pois noirs.

*****

« Un beau matin », si je puis dire, les fenêtres et les portes étant ouvertes, je prends un coup d’air dans les yeux et deux jours après, je n’y vois plus rien. Le médecin me fait hospitaliser   dans une salle du premier étage dont les fenêtres qui donnent sur la rue sont occultées par de grands rideaux. Au milieu de huit lits se dresse un grand poêle de sept pieds de haut sur quatre de large, habillé de grands carreaux imitation faïence. L’ordinaire du malade est écrit sur une ardoise accrochée à un poteau derrière la tête du lit.

Un vieil infirmier m’apporte une tenue complète. Je l’endosse et me voilà transformé en Prussien. Imaginez une grande redingote en coutil, l’étoffe dont on fait les pantalons, une cravate blanche et une paire de chaussettes. Dans cet accoutrement je dois supporter des températures d’une vingtaine de degrés au-dessous de zéro. Le paquetage qui va avec et de la même couleur  comprend : l’enveloppe du traversin, un drap et une enveloppe formée de deux draps pour ranger les couvertes de laine. Trois coussins piqués très serré et rembourrés de crin sont posés sur une sorte de châlit en fer avec un fond maillé qui fait ressort.

Sept Prussiens sont avec moi et me jargonnent mille questions auxquelles je ne puis répondre que par « ja »…Mais je me repose bien, c’est le principal…

*****

Le lendemain matin, j’entends une cloche…L’infirmier arrive avec un seau de « colle » et m’en donne une louchée d’à peu près un demi-litre. Elle est plus épaisse et meilleure qu’au fort. Pour la journée, je reçois aussi deux petits pains….

A neuf heures, le docteur m’examine, me retrousse les paupières, trempe un pinceau dans un flacon enveloppé de papier … Je frémis d’angoisse quand il m’instille trois gouttes de liquide dans les yeux … On m’apporte une cuvette avec un gros bloc de glace et quelques morceaux de toile pour faire des compresses.

A dix heures, on me fait boire le contenu d’une bouteille de bière brune épaisse qui a bon goût.

Onze heures… c’est le grand repas, l’ordinaire est à peu près le même qu’au fort mais un peu mieux cuit. Trois jours après, on me présente un turco[2] qui comme moi, souffre des yeux. Comme il parle très peu le français, je ne peux que rester muet au milieu de ces imbéciles qui me regardent comme une bête curieuse…

Pour la première fois je quitte la chambre…les corridors sont interminables. Un garde me montre où se trouve la chambre d’un officier français. Le lendemain, je frappe et j’entre… ma visite l’enchante…. Il me dit que plus de cinquante Prussiens souffrent de la même chose que moi : le pays est très malsain pour les yeux…

Je commence à comprendre un peu l’allemand. Je fais la connaissance d’un jeune Polonais : il a perdu un œil…brûlé par la poudre devant Metz… Nous jouons aux cartes, il me montre les lettres de sa connaissance qui n’oublie jamais de lui envoyer dix croches ou vingt-cinq sous, magnifique cadeau pour la Pologne. Tous les soirs un de ses compatriotes me rend visite, il est catholique, nous fredonnons quelques chants d’église.

Vingt-trois jours après, étant guéri je retourne au fort. Mais sitôt au grand air, mes paupières gonflent à nouveau …je revois le docteur…et retourne à l’hôpital. Je retrouve la même chambrée. A peine arrivé, les Prussiens m’entourent, et me serrent la main :« foizine ! foizine ! ». Le lendemain, le docteur m’applique le même remède que la première fois et le mal passe en quelques jours.

Plusieurs Français arrivent qui souffrent du même mal. Parmi eux il y a un Alsacien. Le lendemain, le fils de l’inspecteur vient nous voir. Il parle un peu le français et m’apporte quelques livres d’histoire pour me désennuyer.

*****

Quelques jours après, le turco et moi recevons la visite du catholique polonais… maintenant, il travaille à la cuisine et nous propose de l’aider à couper du pain noir pour le mettre dans la « colle ». Il ajoute « vous verrez une belle fille ! Quand nous aurons fini, elle nous donnera, une bonne tasse de café au lait et une tartine de beurre ».

Après avoir traversé un grand corridor voûté nous entrons dans une petite chambre, très propre et garnie de jolis petits meubles. Au milieu de la pièce trois femmes sont assises à couper du gros pain. La jeune fille, très belle et très bien vêtue, est près de la fenêtre. Après le travail, elle nous sert deux petits pains blancs et une tasse de café au lait, très bon mais peu sucré. Pour finir nous fumons un cigare. Ce petit travail qui dure une semaine me procure bien des douceurs, surtout que j’ai bon appétit.

Un jour, les meubles sont garnis de fleurs et les tasses sont plus belles que jamais, nous dégustons alors une bonne part de gâteau. La jeune fille me fait dire par l’allemand qu’elle fête ses vingt ans et qu’elle ne me souhaite pas d’être là pour ses vingt et un ans… Au moment de prendre congé, nous rions tous de bon cœur …

*****

Depuis quelques jours je vais bien mieux, je passe d’une chambre à l’autre pour voir les camarades. C’est pitié à voir, beaucoup ont la vue brûlée par le fusil, d’autres par l’air insalubre de cette maudite ville.

Me sentant mieux, je sors… Arrivé à la forteresse, j’apprends que beaucoup de mes camarades sont partis pour Memel [3] et que la nourriture a changé…le lendemain, un mardi, dans ma gamelle, une copieuse bouillie d’orge perlée remplace les habituelles pommes de terre gelées. Ce nouveau plat ne me plaît guère : pas salé, il est si consistant qu’une cuillère y tient debout …Mais il faut bien l’avaler car mon porte-monnaie est vide depuis longtemps…

*****

Un jour, le 25 février, si j’ai bonne mémoire, la commission chargée de l’alimentation nous fait une faveur, si l’on peut dire, elle nous octroie un plat de ces abominables « mitrailleuses » cuites à l’eau et sans sel, accompagné d’un hareng salé. Imaginez un peu la noce ! Ce nouveau menu me soulève tellement le cœur que je ne peux rien manger.

Dans cette exécrable chambre, couchés pêle-mêle sur de mauvaises paillasses d’une propreté douteuse, trente hommes ne peuvent pas se reposer après les fatigues et les tracas de la journée. Dans un espace aussi réduit, l’air vicié est à peine respirable. La promiscuité est si grande qu’on a du mal à se tenir propre…la vermine, difficile à éviter, se répand partout. Les maladies prolifèrent et la mortalité augmente …

L’été, même si le travail est dur, nous avons l’occasion de sortir de cette détestable cour entourée de murailles, nous prenons l’air, nous faisons de l’exercice…nous éprouvons quelque plaisir car la promenade est agréable…

Mais l’hiver, le froid est très vif et mal vêtus, mal nourris, donc très affaiblis, dans la neige nous devons passer cinq heures, à exécuter des tâches pénibles, soit à l’arsenal soit au parc d’artillerie…nous chargeons des bombes et des boulets qui vont tuer nos frères et nos amis…

Dans ces conditions, plusieurs refusent …le travail non rétribué est maintenant de rigueur. Le refus d’obtempérer est sévèrement puni  : au pain sec et à l’eau pendant huit jours. Quelques-uns ont failli mourir d’inanition. Certes nous ne sommes ni maltraités ni battus, mais le régime manque pour le moins de douceur et je suis convaincu que notre sort serait bien pire s’ils ne craignaient pas d’être tenus pour responsables. Je vois un commandant tirer son épée pour frapper un prisonnier qui ose demander le remboursement d’une somme d’argent qui lui a été volée par le sergent major prussien :

« Vous êtes soumis à la discipline militaire de la Prusse » répond-il « et vous n’avez aucunement le droit de réclamer ».

Un dimanche, à l’heure de l’appel, la pipe à la bouche, un soldat de la mobile [4] passe devant un officier Prussien. Celui-ci lui arrache, la casse et menace de frapper s’il recommence.

Le comportement de nos geôliers nous permet de deviner de quel côté est la victoire. Ces temps-ci, leur attitude se durcit… J’ignore pourquoi, mais les faits sont là. Sous prétexte d’un appel, nous restons plantés dans la cour pendant deux heures, dans le froid et la neige où nous attrapons rhumes et fluxions de poitrine… Des Prussiens et sept prisonniers français ont les pieds et les mains gelés. Plusieurs en meurent… Si le gouverneur ne suspend pas le travail, nous allons tous y passer…

J’insiste, tout cela est absolument véridique. Je dénonce les mensonges de la presse prussienne. Je déclare haut et fort que nous sommes traités, non comme des prisonniers de guerre, mais comme des forçats. Chacun de nous gardera un triste souvenir de ces ennemis, nos cruels vainqueurs. Ni le temps, ni les événements n’effaceront la haine implacable que nous leur vouons.

*****

Depuis quelques jours je ne vais pas bien, je ne peux rien manger. Je consulte le docteur qui m’envoie aussitôt à l’hôpital, au fort Dohna thurm dans une chambre blindée au premier étage. Nous sommes six, certains ont la dysenterie, d’autres le typhus. J’ai pour camarade de lit un garde mobile originaire de Vendée. Le malheureux est fou…plutôt que de le traiter avec douceur, les infirmiers lui attachent les pieds et les mains et dès qu’il s’agite, ils lui mettent le genou sur l’estomac. Ecœuré par la façon dont ils le traitent, je me couche…

A peine alité, je sens de l’humidité sur une cuisse…je découvre du sang…, je m’habille aussitôt, … je demande à l’infirmier de changer ma paillasse…

  • impossible, il n’en a pas d’autre !

Il fait alors sécher un grand drap devant le poêle…

Je finis par apprendre qu’ un malheureux est mort dans la nuit sur cette abominable paillasse. J’en ai la fièvre… il me semble que je vais mourir dans la nuit… Pas une minute de repos, la couverture est remplie de poux, la chambre est infectée par cette sale maladie.

*****

Le matin, le docteur me sonde, il déclare que j’ai un catarrhe ventrisse( ?).

Je crois plutôt que c’est ma blessure qui me joue un sale tour, je pense qu’un dépôt s’est formé car on ne m’a pas posé de sangsues. Toujours est-il que pendant trois jours je suis bien malade. Je ne peux rien manger, le docteur me purge et me fait boire une bouteille d’eau blanchâtre. Ce traitement me fait beaucoup de bien…pendant deux jours je vais très bien, sauf que l’appétit ne revient pas. Puis le troisième jour rien ne va plus… Je suis pris d’une forte diarrhée qui m’affaiblit au point de ne pas pouvoir me lever. Je m’en plains au médecin qui me prescrit un quart de vin et de la poudre en petits sachets.…douze jours après tout est rentré dans l’ordre.

*****

Arrive l’ordre d’évacuer le fort … On nous envoie au tir international… «  vous y serez mieux »  nous dit-on … Les Français y sont nombreux. On m’installe dans une petite salle du café-concert. Qui sait quelles orgies ont été célébrées à l’endroit même où moi, pauvre moribond, je souffre sur une paillasse d’à peine trois kilogrammes de paille, entre deux draps fourmillant de vermine que, chaque matin, je dois traquer dans les replis de mon tricot et de ma chemise. Encore heureux que les poux ne prennent pas ma chevelure pour une forêt !

Enfin, Herr Docteur passe, il me tâte le gras du bras et dit « goûtte[5] » (ce qui veut dire « bien » ou « bon »). Heureusement pour moi, je vais bien et l’appétit revient, sinon…

Selon la médecine allemande, tout homme qui tient debout se porte bien, peu importe que la diarrhée le conduise à l’abtritt[6] vingt fois par jour…. Les plus atteints reçoivent en tout et pour tout un citron et deux morceaux de sucre. Quelques-uns on droit à de l’eau de Seltz, ce qui est plutôt contre-indiqué.

J’ai de la chance…je vais bien, je touche une petite boule de pain de seigle d’environ cinq cents grammes et deux petits pains blancs, une bouteille de bière, deux rations de vin rouge : la valeur de vingt-deux centilitres.

Dès le matin, il y a distribution de « colle » ;

vers huit heures un quart de lait ;

à neuf heures, même quantité de bouillon, quelques fois une sorte de hachis peu relevé avec des pommes de terre écrasées et trois ou quatre pruneaux qui nagent dans de la sauce.

A midi, orge, riz, vermicelle ou pois jaunes, toujours à la même sauce avec une portion de bœuf : à peine cent grammes.

Après ce repas un œuf ;

à une heure de la bière ;

à trois heures du lait pour la seconde fois ;

à quatre heures, cent grammes de beurre parfois très salé ;

à six heures de la « colle » pour la deuxième fois.

Voilà l’ordinaire de mon hôtel. On a l’impression de rêver…C’est pourtant vrai…

******

Tous les jours un abbé français vient nous voir…il aide Monsieur l’Aumônier Raimbault [7] de Lyon. Ces Messieurs ont ouvert une petite bibliothèque où se trouvent de beaux livres. Mais elle est pour ceux qui vont à confesse. Il nous distribue des livres de prières et quelques petites histoires pieuses ; aux plus malades, il donne des bonnets, des chaussettes et différentes petites choses. Nous avions aussi la visite d’une dame qui faisait beaucoup de charité, mais l’inspecteur général lui a signifié de ne plus revenir. Ce qui ne l’empêche pas de nous envoyer des flanelles et des foulards de temps en temps.

Il faut savoir comment cette charité est organisée… les malades les plus anciens savent y faire, ils reçoivent tout ce qu’il y a de meilleur. Certains ont cinq ou six flanelles, trois ou quatre cravates, quatre ou cinq paires de chaussettes, quatre bonnets de coton. Ils se sont même fait donner des pardessus à collet de velours envoyés pour ceux qui n’ont pas de manteaux…. Beaucoup de malheureux sans le sou ne touchent rien. Comme je le vois, cette dame de charité et ces Messieurs les curés en mettent beaucoup plus dans leurs poches que dans celles des autres et les malheureux prisonniers que l’on croit bien aidés par toutes ces aumônes, n’ont qu’une paire de chaussettes ou qu’un seul caleçon, rarement deux. Résultat : le malheureux est toujours victime.

*****

Aujourd’hui 1er avril…

bien guéri et dans l’espoir de n’y plus revenir, je quitte cette ambiance malsaine. A la forteresse, après beaucoup de démarches, je touche une solde de trois thalers : j’ai dû écrire au lieutenant-payeur et aller chez lui pour être payé…

Je reste trois ou quatre jours sans pouvoir me faire à la nourriture.

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Les Rameaux….

A sept heures et demie, en rangs, nous sommes plus de cinq cents allant à la messe… l’église Catholique est en ville, à un kilomètre du fort, nous marchons sous la protection des baïonnettes. Le prêtre qui monte en chaire est français, il nous lit une page d’Evangile et fait un court sermon. Pendant ce temps un curé prussien dit une messe basse.

La petite église est garnie de tableaux. Le grand autel est couvert d’une belle nappe brodée portant une inscription, quelques chandeliers garnis de petits cierges entourent le magnifique tabernacle du Saint Sacrement. De chaque côté de l’autel se dresse une colonne de marbre. A côté, une peinture murale représente un magnifique rideau plissé qui va très bien avec le reste. Le chœur est très petit. La chaire et l’escalier sont couverts d’un enduit de plâtre et ornés de fleurons dorés. De part et d’autre de l’entrée, on voit un petit autel bordé d’une splendide guipure. Les bancs sont fermés comme de vraies boîtes, pas une chaise… les riches ont des vitrines sur les côtés. Au-dessus de la grande porte s’élève un orgue majestueux.

Nous partons au milieu de la grand’messe, la musique est très belle, il y a une vingtaine de chantres, le son de l’orgue est doux et harmonieux. A la sortie, je remarque sept ou huit bohémiens qui portent une banderole joliment ornementée de coquillages.

*****

C’est la semaine sainte.

Il fait froid, la terre est couverte de neige.

Quand nous arrivons, les camarades sont déjà rassemblés pour l’appel. Un jeune curé dit la messe et fait la prière. Le soir nous chantons hymnes et cantiques : cela nous fait une distraction.

*****

Nos bourreaux fêtent Pâques dans la joie… Nous dans la tristesse… avec du lard, de la bière bouillie et de la cannelle… Cette boisson nous est d’autant moins agréable que les cuisiniers remplacent le lait et la bière, qu’ils préfèrent boire, par de l’eau…

Le lendemain on nous donne un petit pain à café et un bout de fromage sans goût.

*****

S’il fait beau, un de mes camarades qui a une carte de sortie, m’en fait profiter, je l’accompagne en ville… La ville est très étendue et peu peuplée, elle ne compte que 14000 âmes. Elle est bien fortifiée mais les forts sont à l’intérieur. Une grosse rivière et un petit lac la bordent. Le port est très actif.

Après avoir passé dans de petites rues tortueuses et mal pavées, nous arrivons dans une grande rue très large bordée de maisons à trois ou quatre étages. Dans cette rue seuls les magasins de nouveautés sont beaux…Arrivés sur une place, en face du théâtre se dresse la statue équestre du frère du roi actuel, elle est en bronze, le cheval est superbe ; le piédestal en marbre blanc porte gravé sur un côté, un mémorial du traité de Paix de 1812. On y voit Napoléon Ier et son état-major ainsi que Frédéric-Guillaume sujet de la statue. De l’autre côté est représenté le soldat laboureur et sa famille. C’est un chef d’œuvre, au dire des Prussiens, mais l’auteur ayant oublié de garnir le menton et les naseaux du cheval, s’est fait sauter la cervelle… La place est garnie de bosquets et de parterres, la façade du théâtre est ornée de nymphes et de guirlandes…

Nous descendons dans une rue très raide qui conduit au canal. Là, un spectacle curieux  s’offre à mes yeux: le lac est envahi par des centaines de patineurs. Beaucoup louent des patins… Des sapins plantés dans des tas de neige forment un magnifique [tableau], la musique est installée aux bords du lac devant une belle terrasse de café installée en plein air comme au bois de Boulogne et les chaises ne manquent pas plus qu’aux Champs Élysées.

Je remarque de jolies filles aussi élégantes que des Parisiennes, elles tiennent à la main de riches patins garnis de cuir jaune pointillé de jets d’acier. Nous entrons dans un caboulot où mangent les cochers de fiacre. On nous sert une friture de poisson frais enrobé d’ un peu de chapelure très salée et une côtelette de porc froid et presque cru. Nous sommes trois, il faut demander du pain pour dix. Je vois devant les habitués un grand plat de pommes de terre en robe de chambre et un morceau de lard chaud, ni pain, ni boisson, un crochen ou deux sous et demi pour le tout.

Nous parcourons la ville, il y a très peu de belles rues. Je vois de beaux magasins de chaussures où les modèles sont présentés sur des galeries de verre décorées de pendants La chaussure de femme est faite avec beaucoup de goût, la sellerie aussi est de très belle facture.

Beaucoup de commerçants n’ont pas de devanture, les épiciers ont pour enseigne un bariolage de peinture sur un simple contrevent. Les boulangers font de la pâtisserie et vendent leur marchandise par une petite vitre ouvrante au centre d’une fenêtre de petite dimension placée tout juste au niveau du trottoir. Les débitants de schnaps et de café sont installés de la même façon, comme dans un caveau dans lequel on descend par quatre ou cinq marches. On peut à peine s’y retourner, pour tout équipement, il y a une table et deux bancs, le four continuellement ouvert d’un énorme poêle, vous y enfume comme des jambons.

Nous visitons le marché … on se croirait à une foire de province, les fripiers, les charcutiers sont en plein vent. Quelques marchandes de poissons sont installées comme aux halles. Dehors des voitures chargées de friture arrivent à tout instant. De l’autre côté, où sont les bateaux, on voit des marchands de fromages. Le gruyère ordinaire se vend dix-huit sous la livre. Dans l’ensemble, tout est bon marché… Pour rejoindre le fort nous remontons la pente raide. On tient à peine debout sur le verglas… Ici nous sommes vraiment au pays des traîneaux, c’est pourquoi la neige et la glace ne sont enlevées qu’après l’hiver… Les fiacres se démontent, ils sont transformés en traîneaux, il en est de même pour les gros chariots… Pas une seule voiture à roues, on voit des traîneaux de prix, le cocher est debout derrière le bourgeois engoncé dans un grand manteau, enveloppé d’une riche fourrure. Tous les porte-brancard des chevaux sont équipés d’une clochette au son argentin. Dans les rues, on entend un vrai concert de clochettes qui s’ajoute à celui des nombreux orgues de barbarie…

LA DÉPÊCHE

Une dépêche arrive…. J’apprends que les gendarmes, faits prisonniers en même temps que moi, vont partir…

*****

Le lendemain, on voit ces messieurs chargés comme des mulets… ce n’est pas surprenant… si on allait à confesse, on avait ce qu’on voulait… Ils partent avec quelques policiers comme ordonnances. C’ est assez dur de voir partir les autres…

*****

Quelques jours passent… On demande des volontaires pour Coblence…

Un ordre arrive… la mobile va partir…

Plus que jamais nous espérons…que notre tour arrivera bientôt …

Quand on voit ce bataillon il est facile de comprendre toute l’importance de l’uniforme pour la bonne tenue d’une armée, si certains sont très bien mis, le sac sur le dos, d’autres portent des blouses de toile bleue, ou bien des vareuses déchirées ; il y a des casquettes, des bonnets de laine noire, des képis, de gros sabots… Enfin les voilà partis…

*****

Aujourd’hui, c’est le tour des Alsaciens qui ont voulu rester français. On leur promet qu’ils vont toucher la solde qui leur est due…ceux-là aussi sont partis…Est-ce la dernière fois que nous entendons les gonds de cette maudite porte grincer ?

*****

Trois jours s’écoulent…enfin, notre départ est annoncé pour demain. Nul n’en croit ses oreilles… Nous attendons tous l’heure avec impatience…

 

LE RETOUR

Koeningsberg[8]…Nous partons…

Elbing[9]

Marienbourg[10]

Bromberg[11], deux heures trente … quarante minutes d’arrêt…il fait froid… Je parcours la galerie… quelle longueur !… Gare de 1ère classe. Dans la nuit, je ne peux pas distinguer la ville…

Saken… Il est quatre heures, la ville est à cinq cents mètres et ne paraît pas manufacturière. Temps magnifique.

Osiek[12]

Miasteczko[13]… Sept heures… trente minutes d’arrêt.

Nous traversons une rivière et nous voici à un embranchement…beaucoup de constructions.

Schneidemülh [14]

Kreuz[15] … arrêt…. on nous fait entrer dans un grand bâtiment où sont dressées des tables. Sur chacune, un plat de riz, un plat de bœuf ou de lard. Surprise désagréable, pas de pain… Depuis le café d’hier matin à six heures et demie nous n’avons rien pris… Il est dix heures et demie…la faim se fait sentir…

Impossible de voir la ville.

Creuizen… nous passons à toute vapeur. Nous longeons une rivière, sur notre gauche.

Landsberg[16]… une heure un quart, nous traversons les rues… jolie gare, le fleuve est à cent mètres de là, il suit la ligne… site charmant.

Kietz[17], en deux endroits nous traversons un fleuve d’une belle largeur, la ville est très fortifiée …trois remparts…

Küstrin[18]

Golzof[19]

Gusow[20]

Strausberg[21] … huit heures… à toute vitesse, nous arrivons sur Berlin.

Difficile de décrire la gare…. terrain immense où est entreposé du matériel, à notre droite une belle bâtisse sert d’atelier. Mais quantité de grandes cheminées émettent des volutes de fumées et forment un brouillard épais, on voit seulement quelques clochers et une tour assez élevée…

Arrêt devant une grande galerie. Immense bâtiment : entre deux portes, deux becs de gaz, en tout trente-quatre becs de gaz ! Au sommet, un vautour entouré de magnifiques sculptures…

Nous sortons de la gare en rangs par quatre. Nous voici sur une belle place, des maisons de quatre ou cinq étages… Devant la gare il y a un parterre carré flanqué d’un magnifique pavillon orné de sculptures.

Les rues sont petites, mal pavées, sans trottoirs et mal éclairées avec peu de magasins. Le magasin vu sept mois auparavant, exhibe maintenant le palmarès de leurs victoires, tout pavoisé de drapeaux et de guirlandes. Au centre, un bas relief entourés de fleurs et de lauriers représente le roi et sa suite.

On nous sert des pois jaunes bien cuits, une tranche de jambon et un rien de pain au milieu du repas.

*****

Kumel… nous sortons sur la place. Je m’allonge sur le sable. Je suis là depuis 9 heures, on me fait lever et nous rentrons…pour la plupart nous dormons debout…les patroulers ouvrent les portes du côté de la voie et nous montons dans le train…il est près de quatre heures… Sur le tender se tient un homme qui carillonne pour avertir les passagers, nous traversons une grande place où aboutissent plusieurs rues très droites, le dernier bec de gaz paraît être à un kilomètre elles sont en général très longues, les maisons ont quatre ou cinq étages. J’en vois quelques-unes de jolies…mais aucun magasin. Au sortir de la ville le coup d’œil est assez beau, le soleil se lève derrière nous et nous laisse découvrir la capitale sur une vaste étendue.

*****

Aujourd’hui samedi 29 avril,

Cinq heures du matin. Pour la première fois nous voyons  des arbres fruitiers en fleur.

Zelhendorf[22]…nous ne faisons que passer… la plaine est assez fertile, mais peu étendue.

Encore ces maudits sapins… Nous faisons du vingt-cinq kilomètres à l’heure.

Potsdam… arrêt… la gare est très grande. En construction, un atelier cintré et vitré d’un très bel effet. Nous traversons un lac sur plusieurs ponts d’une belle longueur. A la sortie, la ville paraît être bâtie sur pilotis, nous passons près d’un parc d’artillerie, de jolies petites maisons bourgeoises, de beaux jardins tout en fleurs. Il me semble avoir changé de pays, tellement le contraste est grand après avoir quitté la contrée barbare de la veille.

Nous longeons un lac, arrivée à Werder[23], il me semble être à Villiers Neauphle … je ne vois que cerisiers en pleine fleur.

Brandebourg[24], d’immenses prairies couvertes d’eau, à part quelques buissons, on dirait la mer. Plus loin, un lac de plus de huit kilomètres de large. Nous voici dans une vilaine forêt de pins… pas moins de quarante minutes pour la traverser…

Burg[25]… ville qui paraît manufacturière et peuplée. Onze heures, nous arrivons dans une ville très étendue…grande quantité de cheminées…trois remparts. Avant d’entrer, nous traversons le Main, un port avec beaucoup de bateaux, de belles églises, le Rhin[26] forme deux bras plus larges que la Seine. La ville domine sur la hauteur à droite. Nous stationnons une heure et demie dans la très grande gare…Un rempart de pierre est en construction.

Aschersleben[27]… quarante minutes d’arrêt, le pain est cher … encore heureux d’en avoir.

Enscopensen oliputaen, une bifurcation, cette petite ville est jolie, je remarque un clocher avec un beau balcon. Plus loin, un village aux maisons toutes en grosses tuiles, les murs comme les toits… bel effet d’ensemble… de beaux potagers.

Braunschweig[28]… La gare est grande…quelques fabriques…on nous donne du riz, des pommes de terre et quelques petits morceaux de bœuf …aucun goût. Une grande heure d’ attente puis changement de ligne.

Six heures et demie… Vechheld [29]… Peine [30]

Hannover [31], Durchgang. Quatre heures sonnent, c’est dimanche, nous sommes à (Retrade ?) nous longeons le Rhin toute la nuit : Redha[32], Oelde[33], Beckum[34]

Sept heures : Hamm[35], on nous donne un café : à vrai dire, du marc dans de l’eau sans sucre,… toujours pas de pain… Grande gare laide, avec un embranchement. Beaucoup de fonderies.

Kamen[36]

Kurl[37],

Dortmund[38] : gare très grande, grand dépôt de roues. A noter, une belle flèche couverte d’ardoise découpée.

Castrop[39],

Wanne[40],

Borbeck[41],

Oberhausen[42] fameuse pour le fer.

Duisburg[43]… très grande ville industrielle… puis, traversée du Rhin…

Düsseldorf[44] sur le Rhin,

Langenfeld[45], il est quatre heures, nous sommes à

Muelhem[46], on nous fait retourner. La machine ne veut  plus avancer…il nous tarde d’arriver à Cologne, mais cette petite ville devant nous est gentille, les maisons sont couvertes d’ardoise.

Un coup de sifflet… nous traversons le rempart des poudrières…sur le Rhin à nouveau.. Large de sept cents mètres au moins, il serpente comme une couleuvre. Arrêt juste au milieu du pont, nous sommes à trente pieds au-dessus du fleuve, il est très agité Les montants du pont, de huit centimètres sur deux, s’élèvent à une hauteur de vingt pieds. Le rempart comporte deux grillages distants de quarante centimètres. A chaque bout, deux tours carrées baignent dans le fleuve et l’accès au pont se fait par deux tours carrées jointes par une arche de quarante à quarante-cinq pieds de haut. Nous continuons sur un autre pont. Nous passons une rue qui débouche sur une belle place toujours au même niveau… Voici la cathédrale, magnifique …pourtant elle n’est pas de première grandeur, sa toiture n’est guère qu’à 80 pieds au-dessus du sol, mais je suis émerveillé par de petits clochetons en pierre de taille ciselée, ils semblent être suspendus dans les airs, et au milieu s’élève un petit clocher haut de cinquante pieds.

Nous traversons quelques rues rectilignes et larges, sans magasins. Nous passons près de trois remparts qui forment une redoute.

Une fois de plus… arrêt dans une gare qui paraît plus grande que celle de Berlin… Nous attendons un quart d’heure, rien à manger et le sifflet retentit, nous quittons la ville.

Sechtem[47]

Bonn[48]… de magnifiques promenades bordées d’érables énormes… Grande briqueterie, belles propriétés, à mon avis les bâtisses sont bien les plus belles de Prusse.

Godesberg[49]… joli château fort perché sur une haute montagne. Nous longeons la rue, la voie est au plus à un pied du bord du talus très élevé, sans haie ni treillage… Le temps se couvre et je suis fatigué. Toutes ces campagnes me rappellent la Lorraine. Le changement est tellement grand qu’il me semble avoir quitté la Prusse.

Onze heures … il pleut… le pénible voyage est enfin terminé.

L’enchevêtrement des bifurcations est tel que c’est à s’y perdre… Les officiers prussiens qui nous conduisent au camp crient sans cesse. Nous traversons la Moselle à pied, dans le vent et la pluie qui nous coupent la figure. Partout des redoutes et des remparts,… la première porte fait plus de 30m de large. Dans la ville, les rues sont droites, étroites et mal éclairées mais je n’ai jamais rencontré un aussi bon pavé…

une heure et demie de traversée… une côte raide avec une forte dénivelée… encore une heure de marche et nous arrivons sur un grand plateau. Pour la troisième fois, nous sommes comptés.

 

Arrivés au camp recevons une couverte et une paillasse, et nous nous installons dans une baraque. Trois heures du matin à peine… je me réveille, tremblant comme une feuille. Je cherche à me couvrir et à me rapprocher de mon camarade, mais il est comme moi…

Une sonnerie me fait tressaillir : pour la première fois depuis sept mois, j’entends un clairon français…à la soupe ! après dix bonnes minutes de route nous arrivons à la cuisine. Quel invraisemblable mêlée ! Nous arrivons les derniers, notre bataillon compte environ cent hommes… une douzaine à peine sont servis et la marmite du cuisinier est vide… Les caporaux Prussiens crient « morgen ! morgen ! » et nous montrent qu’il n’y a plus rien. Certains menacent de mettre le feu à la cambuse. Les cuisiniers nous assurent qu’il y en avait pour tout le monde, mais que beaucoup sont venus deux fois. Voilà les soldats français ! Ce n’est pas assez d’être volé par les autres, il faut qu’ils se volent entre eux. Je reviens à mon gîte, rien dans le battant et il faut faire face, il gèle et nous avons le ventre creux.

Cinq heures… c’est la sonnerie du café… nous le dévorons des yeux… pas de pain à tremper dedans…quelle déception quand nous trempons les lèvres dedans ! Il est pire qu’à Koenigsberg où nous plaignions ! Je visite notre logement : dix fenêtres de chaque côté, la baraque a soixante pieds de long sur vingt-deux de large. Elle est couverte d’une toile goudronnée.

Neuf heures…enfin du pain ! Mais il rappelle trop celui de la première fois en Prusse. Il attache au couteau sur lequel il laisse une sorte d’enduit épais d’un millième, il est absolument comme du mastic noir enfermé dans une croûte de pâte brûlée. Mais nous avons faim…

C’est la soupe…du riz comme à Koenigsberg en bien moindre quantité, mais meilleur.

J’explore le camp situé sur le plateau au sommet d’une montagne. Environ dix mille hommes peuvent loger dans les nombreuses baraques dont une vingtaine abritent des marchands de pain, de fromage, de café, de bière et bien d’autres choses. La plupart parlent français, le pain se vend très cher, la bière est moins forte mais moins chère qu’à Koenigsberg, 15c la chope au lieu de 18.

Le plateau est vaste, il reste suffisamment d’espace pour s’y promener et admirer le magnifique paysage qui s’offre à nos yeux. Au couchant, à nos pieds, au fond d’une vallée enserrée de hautes montagnes, serpente la Moselle qui baigne une petite ville aux toitures d’ardoise. Dans le lointain le Rhin se déroule comme un ruban. C’est une grand douceur pour moi de pouvoir respirer le bon air.

Coblence est toute proche…

Huit jours ont passé… l’eau est tellement rare qu’à peine nous avons pu nous débarbouiller. Le savon ? ils ne semblent pas connaître… Aujourd’hui nous touchons un pain qui est meilleur, il n’attache pas autant… Ce sont des Français qui le font.

Aujourd’hui onze mai, on nous donne des haricots et enfin du savon.

A trois heures et demie, quelqu’un nous annonce que de grands personnages français viennent nous voir…

Bientôt je vois courir une foule, j’approche, ce sont nos visiteurs…

Je vois en premier, Messieurs Jules Favre et Jules Simon, suivis de M. Bouyet.

D’emblée nous leur faisons part de nos inquiétudes quant à notre sort. Ils sont formels : maintenant que les négociations de paix sont conclues, nous allons bientôt être libérés Jusqu’à présent, malgré les vaisseaux envoyés à Hambourg, les Prussiens avaient refusé de rendre ses prisonniers… Ils nous rassurent, disant qu’à partir de la signature du traité de Francfort, la Prusse nous gardait à ses propres frais… En nous quittant ils nous promettent une solde…

Nous attendons cinq jours interminables…quand enfin… le sixième jour, le sergent-major prussien calme notre impatience… un thaler pour trois… il promet de verser la même solde tous les dix jours… aussitôt ruée sur le savon…avec les Prussiens…une seule distribution..  tout juste de quoi nous laver trois ou quatre fois le visage.

Malgré toutes les belles promesses qui nous ont été faites, nous n’avons pas bougé… Quinze jours ont passé et toujours les mêmes tracasseries ! …

Pour avoir de l’eau, il faut sortir du camp, patienter une heure à la porte,…attendre   qu’un patrouler veuille bien nous conduire jusqu’à la pompe. Nous remplissons nos baquets à l’endroit où les Prussiens se lavent… interdit de prendre de l’eau pour la lessive ! Seulement une terrine de quatre litres pour cinquante !

Comment garder une chemise blanche quand, sur une pente raide, sous un soleil d’ Afrique et dans un nuage de poussière nous brouettons de la terre?

*****

Aujourd’hui c’est la veille de la Pentecôte.

On nous demande : « Qui veut partir à ses frais ? »

Environ deux cents s’avancent.

On nous fait présenter quatre thalers. Nous croyons enfin partir pour de bon… mais pas du tout…

Les fêtes passent… toujours rien. Tous les matins les Prussiens nous disent : « morgen [50]» Mais ce « demain » se fait bien attendre….

Je serais si utile chez moi… Ici je coûte cher à un gouvernement ou à l’autre…

Chaque jour je suis le témoin d’atrocités…

 

Si cela continue, nous ne pourrons plus manger notre ration de pain, il est tellement mauvais… Le nombre des malades ne cesse d’augmenter… les baraquements sont infestés de poux… le toit goudronné dégage une odeur irrespirable… nos paillasses dont la toile pourrit sous la pluie ne contiennent plus que de la poussière…

Une foule de misères nous accablent chaque jour davantage et personne n’en voit la fin….

[1] le repas de midi.

[2] Un tirailleur indigène de l’armée d’Afrique (Littré) ; mot du sabir algérien., it. Turco « turc », l’Algérie étant restée sous la domination turque jusqu’en 1830 (Petit Robert)

[3] Maintenant Klaïpedia, port de Lituanie, 204.000 h.

[4] La garde mobile.

[5] « Gut ! »

[6] Les w.c.

[7] L’abbé Camille Rambaud de Lyon a consigné ses souvenirs dans « Six mois de captivité à Königsberg » qui parut en 1872 chez P.N. Josserand, libraire éditeur, 3 Place Bellecour à Lyon.

[8] Kaliningrad en Russie actuellement.

[9] Actuellement, Elblag en Pologne, 72.500h.

[10] Actuellement, Malbork en Pologne 25.000h.

[11] Actuellement, Bydgoszcz en Pologne, 383.000 h. environ.

[12] Actuellement, ville de Pologne.

[13] Actuellement, ville de Pologne.

[14] Actuellement, Pila en Pologne, 27.400 h.

[15] Actuellement, ville de Pologne

[16] Actuellement, Gorzow Wielkopolski en Pologne sur la basse Warta, 49400h.

[17] Ville d’Allemagne.

[18] Actuellement, Kostrzyn en Pologne au confluent de la Warta et de l’Odra, 5500h.

[19] Ville d’Allemagne.

[20] Ville d’ Allemagne.

[21] Ville du Brandebourg à l’est de Berlin, 28.000 h.

[22] Aujourd’hui, dans le sud de Berlin.

[23] Ville d’Allemagne située au sud-ouest de Potsdam.

[24] Ville sur la Havel à l’ouest de Berlin.

[25] Ville d’Allemagne située au nord-est de Magdeburg, 30.200h.

[26] Certainement une erreur de cours d’eau.

[27] Ville d’Allemagne orientale au nord-ouest de Halle, 36.300 h.

[28] Brunswick, en Basse-Saxe, 256.000 h.

[29] Ville d’Allemagne à l’ouest de Braunschweig.

[30] Ville de Basse-Saxe entre Hanovre et Brunswick.

[31] Ville de Basse Saxe 571.000 h.

[32] Ville de Rhénanie-Westphalie.

[33] Ville de Rhénanie-Westphalie.

[34] Ville de Rhénanie-Westphalie, 38.500 h.

[35] Ville de Rhénanie-Westphalie, dans la Ruhr, 67.600 h.

[36] Ville de Rhénanie-Westphalie dans la Ruhr au nord-est de Dortmund, 18.000 h.

[37] Ville de Rhénanie –Westphalie dans la Ruhr.

[38] Ville de Rhénanie-Westphalie, dans la Ruhr, 625.200 h.

[39] Ville de Rhénanie-Westphalie, dans la Ruhr, 70.000 h.

[40] Ville de la Ruhr, sur l’Emscher, 106.000 h.

[41] Ville située à l’est d’Oberhausen.

[42] Ville de Rhénanie-Westphalie sur le Rhin au Nord de Duisbourg, 256.000 h.

[43] Ville de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, sur le Rhin, 540.000h.

[44] Capitale de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, sur le Rhin, 580.000h.

[45] Ville située au sud-est de Düsseldorf.

[46] Ville située près de Cologne à l’époque, elle fait maintenant partie de la conurbation.

[47] Ville située au nord-ouest de Bonn et au sud de Cologne.

[48] Ville de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, sur le Rhin, 290.000h.

[49] Ville située à quelques kilomètres au sud-est de Bonn.

[50] Demain !

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1870 : Le carnet de route d’Alexandre Voisin, cuirassier (02)

Merci à Jacques-Perrot qui a retranscrit ce carnet

Le carnet de route d’Alexandre Voisin cuirassier

PRISONNIERS.

           A cette heure-là, partout c’est la débandade … ceux de la garde sédentaire passent par groupes, ils jurent, ils brisent leurs fusils sur le pavé… Nous procédons au chargement d’une petite voiture : j’y range ma boîte à outils, mon linge… Le maître sellier me propose de transporter mon lit chez lui…Il me semble que je serais plus tranquille en civil, mais je n’ai aucun vêtement… Je change de tenue : deux chemises, un caleçon, une paire de chaussettes et deux mouchoirs voilà toute ma garde-robe. J’ai l’intention d’aller chercher mon manteau et mon porte-manteau[1], mais les camarades m’en dissuadent : le Capitaine a expressément interdit de les récupérer. Je laisse ma montre et mes outils chez le maître sellier. Au point de rassemblement, on nous autorise à prendre un pain à la manutention[2] .

Enfin partis… Il est six heures… la porte de France… Nous rencontrons le 27ème de ligne Prussien qui fait une entrée triomphale, il est suivi d’une vingtaine de sapeurs ou hommes du génie, d’un officier à cheval. Puis vient la musique composée tout bonnement de quelques fifres et de quelques tambours, on dirait des tambours de basque[3] qui rabotent toujours la même chose. Le Général et son état-major paraissent. Le régiment passe, une véritable armée de piquets, les soldats marchent si droits et alignés… Nous, pauvres vendus, après avoir souffert et lutté pendant quarante jours jusqu’à épuisement complet… nous restons-là, les mains dans les poches, honteux comme tout bon soldat français et inquiets de notre sort.

Nous quittons la ville. Je vois que le bastion sur la droite est endommagé et que l’entablement du rempart est écroulé. Nous sommes sur la route de Châlons. Sur la droite, se dresse une statue de Guillaume toute illuminée. Après une côte, l’ordre nous est donné de retourner sur nos pas, car la route est encombrée de troupes ennemies. Nous marchons pendant un quart d’heure, puis le quart d’heure d’après on nous met au repos… on ne sait pas quoi faire de nous… Nous reprenons la toute première route… nous traversons les lignes ennemies. Sur notre droite il y a un formidable déploiement d’artillerie, je crois que nous aurions souffert si nous n’avions pas capitulé ! Une bonne heure de marche… nous dressons un camp dans la plaine ; il fait froid et humide, nous sommes exténués, les Prussiens allument des feux de joie qui éclairent toute la campagne. Ils nous apportent du bois, il y a tellement de monde autour du feu qu’il est impossible d’approcher, … Il fait tellement froid qu’on se croirait en hiver et je suis obligé de marcher une bonne partie de la nuit. Vers trois heures du matin je peux enfin m’approcher du bivouac. Je tremble comme une feuille, impossible de me réchauffer…. L’aurore se lève, je distingue un village, Choloy[4] me dit-on. Une cantine est installée au bout du camp. Je donne cinquante centimes pour avoir de l’eau de vie : un cinquième de schnaps[5]. Les patrouilleurs nous donnent de leur café, très mauvais et sans sucre.

Il est huit heures, il y a distribution de vivres pour quatre jours : du biscuit noir, une livre de lard si épais et huileux qu’à le voir on est rassasié. Un homme par peloton reçoit du café et du riz. Il garde tout pour lui et ses amis, les autres n’en voient pas la couleur…

Le camp est levé à neuf heures. Direction Toul. Les Prussiens nous distribuent des cigares par dizaines. Ils sont installés derrière les houblonnières…quinze à seize mille, à ce qu’on dit. Les chefs sont surpris de nous voir si peu nombreux, ils nous complimentent pour l’énergie avec laquelle nous avons défendu la ville. Près des fortifications nous voyons des sentinelles qui montent la garde là où nous étions encore la veille…

Il fait une chaleur tropicale. Quelques femmes nous accompagnent jusqu’à Gondreville[6] où ils nous font remplir nos bidons d’eau. Les habitants du village apportent des seaux de vin légèrement coupé. Les patrouilleurs tentent de maintenir les rangs, mais en vain : nous buvons !

Plus loin, un « mobile » embrasse sa mère et sa sœur, il s’attarde un peu et tend la main à ses amis. Un Prussien arrive, lui assène un coup de crosse de fusil dans le dos. Quelle épreuve pour une mère ! Tout le monde pleure dans ce village où beaucoup de « mobiles » ont de la famille. Encore une heure de marche et nous faisons halte au sommet d’une grande côte. Notre colonne fait pitié à voir, elle s’étire sur plus d’un kilomètre, trois hommes sur quatre ne peuvent plus avancer : toute la nuit, ils ont fait les cent pas dans le camp et maintenant ils sont comme des voleurs sur la route du bagne. Tout est fait pour nous décourager, surtout quand l’officier Prussien éructe sans cesse : « forversse ! forversse ! » [ vorwärts, vorwärts][7].

Je ne m’occupe guère de ce qu’il dit, je ramasse quelques petites branches de peuplier pour faire cuire mon lard que je pique au bout d’un bâton, la flamme le noircit, il sent la fumée à plein nez, peu importe, je le mange avec appétit. Quelques-uns arrachent des pommes de terre, secouent les pommiers, les poiriers… C’est un pillage permanent. Des parents de « mobiles » apportent des effets civils : une dizaine s’évadent. On entend « Vorwärts », encore douze kilomètres jusqu’à Fontenoy[8] où nous devons prendre le train…Rencontre insolite…des chariots traînés par deux mauvais chevaux mal équipés[9], les conducteurs, âgés de plus de cinquante ans, portent un chapeau de toile cirée avec une plaque blanche qui indique le numéro du bataillon. Devant ces équipages bizarres j’ai l’impression de me trouver au fin fond de la Prusse.

Arrivés à Fontenoy, l’ordre tombe de faire halte dans un champ labouré. Les paysans apportent du pain et du vin, à peine de quoi servir un homme sur vingt, mais il est interdit d’approcher. Epuisé, je préfère me reposer plutôt que de tenter ma chance.

Les officiers nous rejoignent en voiture pour prendre le même train que nous. Le capitaine nous verse le prêt de trois jours. Aucun remerciement, on lui en veut tellement… Les Prussiens distribuent du lard. Nous restons une heure le nez au soleil, dans l’attente de l’ordre maudit, toujours aussi brutal et rauque : « vorwärts » … Soudain on entend le sifflet des machines qui vont nous emporter très loin de notre chère patrie… Direction la gare… à chaque portière du wagon un patrouilleur nous fait serrer comme des harengs. Le train démarre pour atteindre un maximum de douze kilomètres à l’heure… traversée de la Moselle … environ 200 mètres de large. On dirait que le pont va s’effondrer sous le poids…

Inquiétude générale. Où allons nous ? Il fait nuit…avons traversé une plaine et quelques villages. Deux heures de route…Pont-à-Mousson. Arrêt deux cents mètres avant la gare. A peine un quart d’heure pour nous dégourdir les jambes. En face, sur une belle hauteur, je vois un fort en ruines, il est imprenable. C’est l’ancien fort de Mousson. Dire que cette position n’a pas été défendue par nos troupes… c’est évident, nous avons été victimes d’une infâme trahison !

C’est là que nous passons la nuit…

*****

A huit heures nous descendons pour faire un semblant de toilette. Quelques-uns font cuire du lard. Les femmes et les enfants des gendarmes[10]arrivent, chargés de linge et de provisions. Quelle scène lamentable ! Que de pleurs ! Les patrouilleurs reçoivent l’ordre de nous faire remonter dans les wagons. Les larmes aux yeux, les malheureuses, implorent qu’on les laisse nous regarder partir…mais rien n’attendrit ces bêtes féroces. Ils les empoignent, les secouent rudement, criant «raousse ! » [‘raus ] [11]. Ils nous forcent à réintégrer les wagons où nous restons enfermés une longue heure, puis nous font redescendre, nous comptent… un aboiement : « forversse march ! » [vorwärts Marsch] [12]. Nous arrivons en ville, la place principale est encombrée de marketenders[13] qui vendent toutes sortes de friandises. En face, sur le balcon de la mairie, je vois l’état-major prussien qui nous lorgne tous, l’un après l’autre, d’un air railleur…

Nous traversons la Moselle. On dirait la Seine. Le coup d’œil est magnifique. Sortis de ville, nous prenons des raccourcis à travers champs. La poussière nous aveugle, la chaleur est à peine supportable, elle nous assèche tant que nous obligeons nos gardiens à faire halte pour boire.

Montigny[14]… L’eau est rare, beaucoup n’ont pas de bidon. Par bonheur, ce sont les vendanges, les paysans apportent des paniers de raisin. Quelques uns ont du vin à cinquante centimes le litre. Il est très bon, mais la chaleur nous interdit de le boire et ces malheureux se plaignent de n’avoir plus rien à vendanger, les Prussiens ont tout pillé.

Nous traversons Juvigny[15], les habitants mettent des seaux d’eau devant leur porte. Le pays est envahi de Prussiens. On en voit trois ou quatre par maison. Les patrouilleurs ne cessent pas de crier, bousculent ceux qui s’arrêtent pour boire. A la sortie du village, dans une poussière aveuglante arrive une caravane de marchands de toutes sortes.

Nous passons Vigny, impossible de boire : les Prussiens ont envoyé des estafettes qui interdisent aux habitants de mettre de l’eau devant les portes. La raison : boire est malsain par une telle chaleur.

Le pays est encombré de chariots de vivres et d’équipements. A dix-huit kilomètres de Metz, nous faisons halte dans un champ labouré. Nous voyons le fort Roelen (?), comme si on allait le toucher. Nous avons souvent l’impression que les troupes françaises vont nous délivrer. Nous sommes tous très fatigués. Plusieurs ôtent leur chemise pour la faire sécher au soleil.           A peine au bout d’une heure nous voyons arriver des Prussiens, un quartier de lard sur le dos. On nous fait mettre en rangs pour la distribution. Nous pensons avoir du pain, mais rien du tout…, il va bien falloir avaler ce sale biscuit noir de l’autre jour, tout desséché par le soleil ! Heureusement, d’aimables paysans nous apportent de l’eau pour nous rafraîchir. Une heure plus tard, après le comptage, l’infanterie repart pour Pont-à-Mousson. Il ne reste plus que la gendarmerie et nous…Une demi-heure passe et nous prenons la même direction.

Sept heures du soir, arrivée à Vigny, nous entrons dans l’église. Les villageois apportent de la paille pour garnir les stalles : elles nous serviront de lit. Il n’y a pas assez de place, beaucoup sont obligés de dormir sur les bancs. Je passe une bonne nuit.

*****

Le matin, au réveil, l’instituteur vient nous voir… les Prussiens viennent de le nommer maire parce qu’il est Alsacien. Il autorise un sous-officier à jouer de l’orgue, nous chantons l’hymne de Noël à pleine voix. Bientôt arrivent les paysans. Ils sont tous très bons pour nous. Ils s’activent, font cuire notre lard qu’ils servent dans de grands plats. C’est un vrai régal. Le repas terminé, on nous fait mettre en rangs et nous repartons, toujours dans la même direction.

Arrêt à Montigny ; puis après une bonne pause, nous repartons. Deux kilomètres avant Pont-à-Mousson, j’avise un cimetière français. Puis plus loin, nous trouvons des carcasses de chevaux abandonnées sur le bord de la route. La puanteur est insoutenable…Arrivés, nous attendons sur la place de la gare, les habitants nous offrent du café et du bouillon gras. Le visage barbouillé de sueur et de poussière nous sommes pitoyables. Nous avons l’air de vrais brigands avec nos vêtements sales et gris. On nous fait aligner…nouvelle direction… Cette contremarche est inattendue. Qu’en penser ?… arrivés à la cathédrale, on nous installe dans ce saint lieu où mon regard est attiré par un grand nombre de reliquaires somptueux. La bâtisse est très ancienne, elle possède un superbe autel.

Une confrérie de dames nous fait distribuer du bouillon aux herbes censées prévenir le typhus. Elles nous interdisent de manger des fruits, de peur que nous l’attrapions. Les Prussiens qui occupent la ville, environ mille, sont tous malades. Il en meurt trente à quarante par jour… Du papier, de l’encre et des plumes sont mis à notre disposition pour que nous puissions écrire à nos parents. Plus de deux cents lettres sont remises.

Neuf heures du soir sonnent. Les portes sont fermées. Je ne suis pas aussi confortablement installé qu’à Vigny [16]. Je couche sur le carreau poussiéreux, mais vraiment fatigué, je m’estime assez chanceux d’avoir une place pour la nuit qui passe vite. Dès le matin, les dames nous servent le même bouillon que la veille.

*****

Neuf heures du matin, nous repartons pour la gare. Nous montons dans des wagons à bestiaux. Direction Nancy. Nous roulons à grande vitesse, cela vaut mieux que d’aller à pied. Arrivés à l’embranchement de Frouard[17], nous prenons la ligne de Toul. Ce parcours est très agréable. Nous longeons le canal et la Meurthe, dans un coin joliment vallonné. A Dieulouard[18], chacun reçoit une chope de bière. Les trains ne cessent de passer, chargés de matériaux et de blessés.

Les Bavarois occupent la gare. Ils sont très brutaux. Un gendarme veut embrasser sa femme et ses enfants de l’autre côté de la barrière qu’il ouvre, à peine est-il auprès de la malheureuse qu’une de ces bêtes féroces se jette sur lui, le saisit par le collet et lui assène des coups de crosse dans le dos. Pour des bagatelles, un autre s’en prend à un cuirassier sous-officier et menace de l’étriper avec sa baïonnette. Après une longue heure d’attente, nous remontons en voiture, bien contents de quitter ces brutes, emportant comme seul souvenir un sentiment de haine et de mépris.

La nuit tombe, j’aperçois dans le lointain la fameuse côte Saint-Michel de si mauvaise mémoire. Il est dix heures du soir, nous sommes en gare de Toul. Les portes sont soigneusement fermées de l’extérieur. Nous avons du mal à respirer, notre wagon sent mauvais. Il faut dormir dans la saleté des porcs qui l’occupaient il y a deux jours.

*****

A cinq heures du matin, on nous ouvre la porte, le brouillard est très froid. Le train fait une manœuvre pendant un quart d’heure. Où nous garer ? On ne sait jamais, les gens du coin pourraient venir en foule? Quelques évadés en civil ont apporté du vin. Des habitants de Toul chargés de pain, de vin et de fruits les offrent généreusement. Les infortunés se plaignent des Prussiens qui pillent tout. On entend un coup de sifflet. Ils nous quittent en s’apitoyant sur notre sort.

Une fois encore nous repartons pour Pont-à-Mousson : nous arrivons à dix heures du matin. A pied nous reprenons l’ancienne direction. Trente deux kilomètres jusqu’à Rémilly où nous reprendrons le chemin de fer. La chaleur est plus intense que jamais…aucun rafraîchissement. Quatorze kilomètres plus loin, nous faisons halte, les paysans, comme d’habitude, ont du pain et du vin. Après une heure de repos, nous voici en route. Des Prussiens partout. Pas une seule goutte d’eau.

Les habitants restent chez eux, surtout à Béchy[19]. Un général passe en revue des cuirassiers blancs, l’encombrement nous empêche de passer. En traversant la plaine, nous gagnons un bon kilomètre mais il en reste encore quatre à parcourir. Nous voyons un curieux pont en bois, on dirait une sorte d’échafaudage de maçon…La ligne suit tout bonnement la pente du terrain et les rampes sont extraordinaires : on voit que messieurs les Prussiens sont pressés…

A l’entrée de Rémilly[20], nous passons près d’un camp de juifs qui nous accueillent par des huées et des menaces. Fort à propos, nos gardiens les repoussent, sinon qui sait ce qui pourrait arriver ? … Nous sommes dans le village, on dirait qu’il y a trop de monde. Je comprends vraiment ce qu’est qu’un pays occupé. Pas un Français ne vient à notre rencontre. Les maisons sont remplies de civils prussiens, tous tiennent un commerce : des marchands de draps et de schnaps surtout. Recrus de fatigue, nous faisons une pause sur la place de la gare… Je vois de la monnaie prussienne, la bière se vend un silber[21] la chope. Il y a aussi beaucoup de charcuterie très peu relevée et crue. A cinq heures, nous montons dans des wagons à bestiaux remplis de saletés ; nous ne pouvons pas nous asseoir tant nous sommes serrés derrière les portes coulissantes fermées à double tour. A grande vitesse nous filons vers la Prusse…

 

LA VALLÉE DU RHIN.

Un coup de sifflet … le train ralentit, s’arrête dans une grande gare. Quarante minutes d’arrêt… Saarbrück. Je lie conversation avec un officier de la landver[22], il a travaillé dans la corroierie à Versailles…nous échangeons nos impressions sur cette ville, puis je lui demande s’il est possible d’avoir quelques bottes de paille. Il s’empresse de nous en faire apporter trois bottes par wagon : une grande douceur pour tous.

Avec quelques camarades nous allons prendre un bol de café, prix : un silber, assez bon, mais sans sucre. Nous sommes en plein air, près d’un comptoir garni de charcuterie et de pain, j’y vois aussi de grandes bouteilles carrées, de plusieurs couleurs. Ce buffet est très vaste, il donne juste sur le quai couvert comme à Montparnasse. Celui-ci fait peut-être deux cents mètres de long. La gare n’a rien à voir avec celles de France, le bâtiment flanqué de deux grosses tours carrées fait penser à une forteresse dont le sommet serait crénelé.

Quarante minutes ont passé et nous remontons en voiture. Le temps s’éclaircit, je me promets de ne pas dormir pour voir les bords du Rhin réputés si charmants. Le train ne fait pas plus de vingt kilomètres à l’heure. Nous roulons entre des montagnes. Sur la droite, j’aperçois bientôt de vieux châteaux forts bâtis au sommet de rochers à pic. Ces ruines sont si haut perchées qu’elles paraissent avoir été posées comme par enchantement… plusieurs tunnels d’une bonne longueur…puis un village au ras des rails ; des maisons sont adossées à de gigantesques rochers, plus loin, un vieux château tout là-haut. Par quel chemin arrive-t-on à ces ruines d’une forteresse jadis certainement célèbre ? Le temps s’obscurcit, je referme la porte et j’imite mes camarades… je viens à peine de m’endormir que le train s’arrête…Une grande gare, nous sommes à Coblence, nous descendons et traversons avec peine des voies encombrées de trains. Arrivés dans un grand hangar garni de grandes tables, la société internationale nous sert un repas. Chacun reçoit une grande gamelle en terre pleine de riz accompagné d’une petite portion de bœuf et d’une petite tranche de pain de seigle. Ces plats de médiocre qualité me font beaucoup de bien car la faim commençait à me tenailler.

Nous retrouvons nos wagons sans voir la cité sur notre droite. Le temps est au froid, il faut fermer les portes… onze heures du soir, je suis tellement fatigué que je dors debout. Je demande à mes camarades de me réveiller au lever du soleil, je m’accroupis et m’endors rapidement…

*****

…Une secousse brusque me tire du sommeil, il est quatre heures, j’entrebâille la porte…je suis à mon poste d’observation… le soleil luit, rougeâtre derrière un rocher d’une hauteur prodigieuse. Bientôt j’aperçois une lame d’eau et je réveille mes camarades : « C’est le Rhin ! », tous se pressent à la porte, des rochers nous le cachent un instant et avec impatience nous guettons un endroit où il se laisse voir dans toute sa largeur. Peu après, nous le découvrons à distance cinq cents mètres de nous.

En d’autres circonstances quel plaisir ce serait de contempler ces charmantes berges ! Pour qui n’est jamais sorti de chez lui, quel enchantement que ces rochers et ces montagnes, si hauts qu’ils semblent toucher les nues ! Certains restent suspendus dans l’air au-dessus du fleuve. A vrai dire rien ne me semble plus beau et plus pittoresque que la rive droite du Rhin. A chaque instant paraissent de vieilles tours, de vieux châteaux en ruines, comment les hommes ont-ils pu les construire ?

La rive gauche diffère, le terrain est plus plat mais on y trouve tout de même de belles côtes garnies de vignes somptueuses. Voici l’entrée d’un tunnel…une jolie petite gare juste avant. Le train s’arrête. En face, une côte plantée de vignes bien alignées et d’une belle hauteur. Quelques-uns parmi nous sont descendus furtivement et rapportent de belles grappes de raisin blanc délicieux. Sur la droite, perché au sommet d’une côte, s’élève un superbe château vers lequel se dirige une belle avenue qui part de la place de la gare où se dressent plusieurs hôtels, dont « L’Hôtel de Paris ». A l’opposé, un magnifique point de vue. Un kilomètre plus loin, une jolie petite ville dont j’ai perdu le nom. Je donne une pièce de vingt sous à un gamin pour aller me chercher du vin blanc. Il a rempli mon bidon et me rend 25 centimes. Le breuvage est délicieux, il a beaucoup de feu.

Certains arrachent des pommes de terre pour les faire cuire. D’autres se régalent d’un bout de lard passé à la flamme. Comme nous avons beaucoup de temps, je visite le tunnel, l’entrée n’est pas maçonnée du tout, des blocs de roche font saillie par endroits, on croirait qu’ils vont tomber et que c’est un ouvrage inachevé. Un Prussien me crie : « raousse » [‘raus][23]. Je suis obligé de faire demi-tour. Nous remontons dans le train ; nous voudrions nous allonger, mais c’est à peine si nous pouvons nous asseoir.

Nous roulons depuis une heure. A gauche une plaine magnifique, les laboureurs sont en plein travail, les charrues me paraissent telles que celles à mailles. Leur labour est à petites raies régulières, très plat et tout en petits sillons. Nous sommes en vue de Cologne, je remarque des carrés de choux violets qui font envie. Ils mesurent au moins deux mètres de circonférence. La ligne du chemin de fer est si droite qu’on dirait une chandelle qui monte jusqu’à l’horizon. De nombreuses paysannes se dirigent vers la ville, portant un panier sur la tête.

COLOGNE

Nous voici sous les murs de Cologne, quelques petites redoutes sur la droite et sur la gauche, des fortifications pas très redoutables. Arrêt dans une petite gare où arrive un train ambulance… Une demi-heure d’attente… Chacun reçoit un quart de riz ; je compte une trentaine de clochers. Quelques flèches sont relativement élevées. Nous redémarrons. Nouvel arrêt à deux cents mètres de la grande gare. Des petites filles nous apportent des bouquets de marguerites. Vingt minutes plus tard, nous entrons en gare, sur la gauche arrive un train de prisonniers, on nous dit que c’est la garnison de Strasbourg. Ce sont des artilleurs en partie. Nous agitons nos képis, politesse qu ‘ils rendent aussitôt. Nous allons un peu plus loin. Gare très grande… Il me semble être à Montparnasse. Arrêt en face d’une grande usine, je lis: « A LA VIEILLE MONTAGNE » Le soleil fait briller des fenêtres carrées à double-vitrage.

Plusieurs jeunes gens viennent nous voir : deux [24] d’entre eux sont de Paris. Ils se plaignent : quinze sous par jour pour graisser des roues dès cinq heures du matin ! L’un d’eux a été musicien dans un théâtre parisien. Quel changement ! …Coup de sifflet…

Une gare magnifique… En face, un mur crénelé sert de rempart. Le train parcourt cinq cent mètres environ, puis arrêt en pleine rue…comme le chemin de fer en Amérique, pas de grille, rien du tout… Nous voici en face d’une fabrique de bas où des groupes d’enfants nous chantent des airs guerriers. Sur la droite, on aperçoit le gros de la ville. C’est jour de marché, les rues sont pleines de monde ; un employé parlant très bien le français me signale que la fameuse cathédrale près de laquelle nous allons passer se trouve sur la droite. Il me conseille d’admirer le pont, un des plus beaux d’Europe. Nouveau démarrage… Bientôt j’aperçois une dentelle de clochetons qui se détachent sur le ciel. Au milieu de cette forêt, jusqu’à plus de cent pieds, s’élève une toiture carrée couverte d’ardoise : la cathédrale !

A peine ai-je le temps de bien regarder que le pont est là, devant nous. Deux statues équestres colossales président à l’entrée. Au milieu, une arche en briques, flanquée de deux tourelles dominant le fleuve d’une cinquantaine de pieds. Le pont est comme dans une cage de fer. De chaque côté du fleuve, au quart de la largeur, des tourelles supportent le tout. Au milieu, le cours est libre… Rien n’est plus beau que la traversée de ce fleuve qui mesure bien cinq cents mètres de large. De nombreux bateaux sont au port.

Voici une plaine qui paraît fertile, on voit au loin une petite ville hérissée de cheminées d’usines. Ces régions sont très manufacturières… De charmantes petites villes difficiles à décrire… Dortmund… la gare est très grande. Une flèche couverte d’ardoises remarquablement découpées.

Nous passons trop vite, je vois à peine les stations. Höxter [25] : la gare est grande. Un pont assez long sur la Weser. Magdebourg, ville pittoresque baignée par l’Elbe. Potsdam…magnifique coup d’œil. Passé une immense forêt, un grand parc d’artillerie, la ville est bâtie sur un lac, on dirait Venise. Un immense pont. Quantité de voiliers…la ville est usinière. Une autre forêt de pins d’une belle hauteur. La voie ferrée a été construite à peu de frais, les traverses ne sont même pas couvertes, pas de haies, pas de maisons. La ligne est droite comme un I. La nuit approche, c’est dommage car nous approchons de Berlin.

Nous entrons dans une immense gare, des trains circulent de toutes parts…c’est Berlin. Notre train avance lentement, dépasse la gare et puis on dirait qu’il est en pleine rue… Les berlinois nous accueillent par des hourras interminables. Quelques-uns montent sur les banquettes pour nous serrer la main. Nous roulons ainsi dans plusieurs rues…où les magasins sont rares. Puis nous passons dans autre, très large et bien droite mais mal éclairée. Sur une place notre train décrit un cercle curieux. A neuf heures du soir, il entre en gare pour la deuxième fois…

Nous descendons, en face se trouvent de grands magasins dans lesquels des tables sont dressées. Des femmes très bien mises nous servent un grand plat de riz, une tranche de jambon et une petite tranche de pain de seigle. A côté, un débit de boissons qui sert de la très bonne bière à un silber la chope.

Sortis de la gare, sur trois rangs, nous arrivons dans de petites rues souvent très droites, mais étroites, sans trottoirs, mal pavées et faiblement éclairées. Les charcuteries, les boulangeries et les débits de liqueurs sont surtout au sous-sol. Voici une gare en brique blanche ornée de fines moulures. Pas de cour d’arrivée, elle s’aligne sur les autres bâtiments. Des cochers de fiacre coiffés de grands chapeaux de postillon aux armoiries de la ville stationnent devant la porte. Quelques-uns portent des trompettes. Nous entrons dans la partie gauche de la gare, en face d’un buffet. Tout vitré, le guichet est bien éclairé. Suit un grand hall éclairé par une immense verrière. Des wagons de quatrième classe nous sont réservés. Au début, nous apprécions…ils ne sentent pas aussi mauvais que les précédents, mais ils sont bien moins commodes. Coincés entre des planches, impossible de bouger, … avec le froid les portières doivent être fermées. Deux petites vitres grillagées laissent passer le jour… A onze heures, le temps s’obscurcit, on n’y voit plus rien…

Partout de grandes gares : Küstrin [26] sur l’Oder et la Warta, Landsberg [27], Bromberg [28], Marienbourg [29] sur la Vistule, Elbing [30] où nous descendons pour nous restaurer. Dans un grand hangar, un plat de mauvais riz nous est présenté. Les curieux ne manquent pas… L’arrêt dure quarante minutes, puis à toute vapeur nous repartons… Sur la gauche le terrain est très accidenté et peu fertile, beaucoup de pommes de terre y ont été plantées à la charrue . A droite s’étendent de belles prairies très plates, parsemées de tas de tourbe, on dirait les veillottes [31] dans les prés de chez nous. Je vois aussi quelques poulains…

Nous passons près de l’embouchure de la Vistule. De nombreux voiliers parsèment la Baltique…

Une heure durant, nous traversons une immense forêt de sapins…Puis voici plusieurs petites gares où nous faisons halte. Il semble que nous sommes attendus, en effet de très jolies jeunes filles aux chignons tressés et bien garnis sont là, nombreuses, en robes courtes et très seyantes. Les hommes, cheveux sur les épaules et coiffés d’une sorte de bonnet fourré, sont tous âgés et portent de grandes redingotes grises ou marron. Les enfants, chaussés de bottes, rivalisent pour obtenir quelque chose de nous.

 

KÖNIGSBERG [32]

…Königsberg n’est pas loin. Dans la nuit qui tombe, nous devinons d’anciennes carrières jonchées de quelques gros blocs de marbre. A neuf heures… des coups de sifflet retentissent sans discontinuer …  nous arrivons enfin, la gare est aussi grande qu’à Berlin.

Le gouverneur de la ville et son état-major nous accueillent. Nous défilons sur cinq rangs,…une foule de curieux nous suit. Trois quarts d’heures plus tard, nous faisons halte. Nous voyons paraître les imposantes murailles de la citadelle qui sera notre prison. Passé le pont-levis, nous débouchons sur une grande cour…

Des paillasses sales contenant à peine cinq kilogrammes de paille, sont empilées dans les corridors. Chacun en prend une et s’installe du mieux qu’il peut.

Un quart d’heure plus tard, une platée peu consistante nous est distribuée, quelque chose qui ressemble à de la colle pour affiches. Ce plat inconnu de nous, est paraît-il, aussi courant en Prusse que la soupe en France. C’est un mélange de farines de seigle et d’avoine délayé dans de l’eau tiède sans sel le tout porté à ébullition après addition de quelques lardons frits au préalable. Cela n’est pas très ragoûtant, mais la faim aiguise l’appétit…

*****

Le lendemain, à cinq heures du matin, j’entends la sonnerie éraillée d’une trompette, c’est le réveil. Rassemblement dans la cour. Des groupes de trente sont formés, chacun est mis sous les ordres d’un caporal Prussien. Mon groupe est installé dans une chambre de trente pieds sur quatorze, éclairée par deux fenêtres cintrées à petites vitres donnant sur la cour. A droite, il y a un petit renfoncement avec quatre châlits différents de ceux de France. Ils s’emboîtent l’un dans l’autre et le pied du milieu est fixé par un cercle de fer : pas de fonte, rien que du fer forgé. Il n’y en a que dix-huit. Douze hommes coucheront par terre. Chacun a une couverte grise, un petit traversin rempli de paille et une mauvaise paillasse. C’est toute notre fourniture. Dans ce lieu réduit je vais passer des jours qui me paraîtront des mois…

Le fort Krönprinz est le plus grand de Königsberg : environ sept cents mètres de périmètre. Il est protégé par un fossé de dix mètres de large sur trois de profondeur. Les remparts dominent les environs de vingt pieds ; construits en grosse pierre brute sur une hauteur de quinze pieds, le sommet est en brique. Les murs d’un mètre cinquante d’épaisseur et crénelés tous les dix mètres et sur deux rangs, sont blindés par une terrasse de trois mètres de large avec balcon… Au centre de l’ensemble, se dresse une grosse tour carrée de quarante pieds de large. Les angles sont garnis de tours un peu plus hautes que les remparts…elles servent de magasin d’habillement et d’armurerie. On entre par un grand pavillon carré qui culmine à quarante cinq pieds. La porte est bardée de fer, le pont-levis, très lourd, est suspendu par deux grosses chaînes. La grande cour fait deux cents mètres de long sur cent vingt de large. On y dénombre près de trois cents fenêtres. Très propre, elle est garnie de bosquets, mais l’eau fournie par quatre grosses pompes en bois, n’est malheureusement pas potable : les latrines étant à côté. Dans la partie où nous logeons il y a cent cinquante sept chambres. Au-dessous se trouve un grand couloir crénelé.

Je vais essayer de décrire aussi fidèlement que possible la vie que nous menons à Königsberg, pour opposer un démenti formel aux exagérations des journaux prussiens qui veulent trop faire croire que nous sommes bien soignés… Ainsi, une feuille [33] allemande qui m’est dernièrement tombée sous la main, prétend dire toute la vérité sur la vie des prisonniers de guerre français en Prusse…. D’après ce journal, ils seraient traités avec douceur et bienveillance, bien logés, chaudement vêtus et au repas leur seraient servis la meilleure alimentation qu’une contrée aussi ingrate que la Prusse puisse produire ; bref, rien ne leur manquerait. Le journaliste ne parle peut-être que des prisonniers des camps de Mayence et de Dantzig. Il est bien possible que dans ces deux villes, les Prussiens se soient sentis obligés d’améliorer le sort des malheureux dont le seul crime est d’avoir défendu leur pays. Surtout près de la frontière, à Mayence,  l’autorité prussienne n’a pu qu’adoucir leur souffrance, car chaque jour elle reçoit un grand nombre d’effets des Français.

A Koenigsberg, au fin fond de la Prusse, il en va bien autrement…Les trente premiers jours la température étant supportable, notre sort est acceptable et le gouvernement prussien ne se sent pas obligé de nous donner le moindre vêtement. Deux mois plus tard, nos gardiens constatant l’état pitoyable dans lequel nous sommes, ne peuvent rester plus longtemps insensibles à notre misère, ils organisent des distributions de vêtements : une première fois des chemises et des caleçons… puis des chaussettes et des morceaux de linge pour nous moucher. En somme, l’indispensable pour nous garantir de la vermine…

L’hiver est déjà là…et nous ne portons encore pour tout vêtements qu’un pantalon de toile, une veste légère et des souliers percés, complètement déformés et dont la semelle a rendu l’âme depuis longtemps. Le 25 octobre, en toute sagesse, l’administration émue de la situation déplorable dans laquelle nous sommes, nous attribue des souliers rapiécés et ressemelés… les bottes et les souliers neufs sont donnés aux Alsaciens…

 

[1] Sorte de valise de cuir ou d’étoffe.

[2] L’établissement où se fabrique le pain pour la troupe. (Littré)

[3] Sorte de tambour orné de grelots, qu’on tient d’une main et qu’on frappe de l’autre. (Littré)

[4] Choloy- Menillot, commune de Meurthe-et-Moselle située à l’ouest de Toul.

[5] Dans les pays germaniques, eau de vie.

[6] Commune de Meurthe-et-Moselle située au nord-est de Toul.

[7] En avant !

[8] Fontenoy-sur-Moselle situé à 3 kilomètres au nord-est de Gondreville.

[9] Sorte de collier à tête pointue revenant sur le devant ayant un garot d’une grosseur de dix pouces sans                   tournure, un faux collier en toile pour renfonçure

[10] La gendarmerie de Pont-à-mousson s’était réfugiée à Toul et elle fut faite prisonnière comme nous.

[11] Allez, ouste !

[12] En avant, marche !

[13] Cantiniers

[14] Commune de Meurthe et moselle

[15] Juvigny sur Loison, commune de la Meuse

[16] Commune de la Moselle

[17] Commune de Meurthe et Moselle

[18] Commune de Meurthe et Moselle

[19] Commune de la Moselle

[20] Commune de la Moselle

[21] Douze centimes

[22] Land-wehr : armée territoriale.

[23] Allez, ouste !

[24] Leurs parents n’ayant pas été naturalisés, ils ont dû revenir en Prusse.

[25] Ville ancienne de Basse –Saxe située sur la Weser.

[26] Maintenant Kostrzyn en Pologne.

[27] Maintenant Gorzow-Wielkopolski en Pologne, 49400 h.

[28] Maintenant Bydgoszcz en Pologne, 383.000 habitants.

[29] Maintenant Malbork en Pologne sur le Nogat près de Gdansk.

[30] Maintenant Elblag en Pologne près de Gdansk, à l’est du delta de la Vistule, 72.000 habitants.

[31] Petit tas de foin qu’on forme sur les prés en fauchant, pour les recueillir plus tard (Littré).

[32] Königsberg qui fut Kaliningrad en URSS.

[33] Journal, publication périodique (maintenant sorti de l’usage)

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1870 : Le carnet de route d’Alexandre Voisin, cuirassier (01)

Merci à Jacques-Perrot qui a transcrit ce carnet

Le carnet de route d’Alexandre Voisin cuirassier

 

LE BLOCUS DE TOUL

           Loin de chez moi, pendant onze mois j’ai tenu ce modeste carnet. Les spécialistes parleront mieux que moi du conflit Franco-Prussien. Je me suis contenté de rapporter ce que j’ai vu et ce que j’ai vécu.  

           Je faisais partie de la réserve de 1863 et je m’apprêtais à quitter la vie de garçon quand je fus rappelé à vingt-sept ans. La peine dans l’âme, je récupérai l’uniforme relégué au grenier depuis cinq ans…  

            Je pars enfin… Arrivé à Toul[1], je me présente au maître sellier… à ma grande satisfaction il m’accepte et me met tout de suite au travail. Porter les armes, me serait très dur, mais il ne faut pas croire que tout est rose pour moi : souvent il faut travailler jusqu’à dix heures du soir, voire jusqu’à minuit…

*****

Toul, le 14 août 1870

Neuf heures du matin… j’ai ordre de partir en reconnaissance… A peine dix minutes pour me préparer… Je prends ce qui me tombe sous la main, mon casque, mon sabre… Un de mes amis, très bon cavalier et désireux de monter me voyant contrarié, propose de me remplacer. J’accepte tout de suite…

Cette patrouille compte tout juste quarante hommes : gendarmes et cuirassiers. A moins d’un kilomètre, elle tombe sur deux escadrons de uhlans[2] qui font feu après avoir essuyé une décharge… Nos cavaliers étant sur une hauteur, la retraite est facile… nous perdons tout de même un gendarme. Une immense émotion s’empare des hommes… c’est le baptême du feu pour la plupart. Je suis bien content de ne pas y être allé… Voilà pour la première sortie… comment se passera la deuxième…?

Onze heures… les quatre appels sonnent…

Certains reçoivent un fusil, d’autres iront aider les artilleurs mobiles sur les remparts…douze hommes feront partie du peloton hors rang. Étant auxiliaire, j’en fais partie…

« mettez un pantalon de treillis, une veste, un casque et direction les postes de pompiers ».

Nous sommes deux cuirassiers par poste… une sorte de remise avec pour tout lit une épaisse litière de paille. Certains pompiers de la sizaine[3] paraissent soucieux, d’autres sont enjoués et nous offrent un verre…nous lions connaissance.

La nuit tombée, je m’enveloppe dans mon manteau…me voici sur « la plume de six pieds[4] ».

*****

Le 15 août,

Nuit assez bonne…

Dix heures… comme c’est la fête du souverain[5] nous aurons peut-être un petit supplément pour la soupe ?…  Amère déception…la portion n’est pas cuite, les haricots pourraient estourbir un moineau à quinze pas…

Après le repas, en guise de fête, je double le service.

Aujourd’hui, je n’ai que des contrariétés !

Pour moi, c’est la guerre qui commence vraiment…

La vigie de la cathédrale, observe un mouvement de troupe… Des Français ou des Prussiens ? La nuit approche, je me jette sur la paille, impatient du lendemain.

*****

Le 16 août,

Le soleil à peine levé, je suis debout, j’attends des nouvelles…peine perdue. Le temps est brumeux, il faut patienter….

Huit heures sonnent à Saint-Gengoult… le lieutenant des pompiers arrive, hurlant : « préparez-vous : l’attaque est imminente ! ».

Dix heures sonnent à la cathédrale … la vigie annonce l’ennemi. A peine arrivé au quartier, je vois le planton arriver à fond de train… l’ordre tombe de rejoindre nos postes… nous avons à peine le temps d’avaler un morceau ! Les tambours battent la générale. Les effectifs sont doublés, les gardes sédentaires, cocarde à la casquette, fusil en main, partent dans toutes les directions et courent comme des chasseurs en quête de gibier. Les volontaires passent : pour la plupart, des jeunes à l’air bien décidé. Peu après, les échos d’une légère fusillade parviennent à nos oreilles. Nous sortons les pompes et les accessoires, prêts à lutter contre le feu. Affolées, des femmes ferment leurs boutiques…elles ne savent pas où donner de la tête…en désespoir de cause, en grande hâte, plusieurs accourent vers notre poste : le lieutenant les envoie vers les casemates… Autour de moi, certains restent calmes, mais d’autres cachent mal leur émotion…

Midi sonne… Un coup de canon claque : le boulet frappe une cheminée qui s’effondre… Une dizaine de femmes à peine vêtues surgissent de la maison de tolérance… éperdues, elles crient, elles courent dans tous les sens… Coups redoublés, des boulets filent au-dessus de nos têtes avec des sifflements sinistres. Quelqu’un accourt : « il y a le feu à la recette générale ! ». Au plus fort de la canonnade nous partons, tuiles et briques grêlent dans la petite rue, quelques-uns sont touchés. Sur les lieux de l’incendie, personne ne veut faire la chaîne, si près de la cathédrale, à côté de la poudrière point de mire des Prussiens. Après des efforts redoublés, le terrible fléau est maîtrisé. Nous laissons une pompe sur place, en cas de besoin. J’ai mission de surveiller quelques débris enflammés qui semblent vouloir s’éteindre.

A peine une demi-heure plus tard, d’autres bâtiments sont menacés par les flammes au milieu desquelles se dresse une cheminée d’une vingtaine de pieds. Personne ne veut rester car le risque est grand…Je suis assis au pied d’un bosquet tandis que l’incendie progresse et pour me rassurer je ne quitte pas des yeux les seaux qui m’entourent… près de moi un pompier, jeune marié, n’est pas tranquille … Je fais signe à quelques civils de venir m’aider à remplir la pompe. A peine le premier vient-il d’arriver que la cheminée s’écroule dans ma direction. Brutalement je repousse le civil et d’un bond je me retrouve derrière le chariot de la pompe, pensant être à l’abri des roues épaisses et massives… Pas du tout. La couronne de la cheminée tombe juste à côté de moi, brise le chariot et les roues volent comme des plumes… je suis projeté contre le mur de la maison derrière moi. Je pousse un cri perçant et je me relève tout hébété. Je m’écroule dans les bras d’un civil qui se trouve là…

Quelqu’un me transporte dans la cour d’une maison voisine, m’allonge sur un matelas près de la porte. On me fait boire un bol de bon vin, je perds connaissance… Quelques minutes plus tard je retrouve mes sens, réveillé comme par un roulement de carrosse. Ouvrant les yeux, je ne sais plus où j’en suis. Des briques et des tuiles jonchent mon matelas et la cour. Un brancard doit arriver de l’hôpital…Après de longues minutes qui me paraissent une éternité…je vois entrer quatre hommes chargés d’un grand panier d’osier. Ils me déposent au fond de cette malle. Il y a peu de volontaires pour me transporter dans le grondement ininterrompu du canon et le sifflement incessant des obus qui passent au-dessus de nos têtes pour aller exploser sur les remparts.

Quatre heures sonnent à l’hôpital. Dans la chambre des blessés, j’ai le lit numéro 7.

Soudain la canonnade se tait. Une sœur annonce que les Prussiens se retirent.

Moi qui ne supporte pas la vue du sang…j’assiste à un spectacle horrible… Sur ma gauche le numéro huit, un garde mobile a reçu une balle dans l’épaule et se voit mourir … il geint continuellement… Mauvaise nuit…

*****

Le lendemain, à mon réveil, je vois en face de moi, un jeune volontaire de la ville, la mâchoire fracassée. Il est défiguré et inondé de sang. A droite, un jeune soldat du quatre-vingt-quatorzième… les reins brisés à la gare de Toul. Plus loin un autre se meurt, criblé d’éclats d’obus. Je suis le moins malade des quinze…

C’est l’heure de la visite, le Médecin Major de Nancy entre, suivi de trois médecins civils et d’une demi-douzaine de carabins à grands tabliers blancs. Ils me sondent et déclarent que je souffre seulement d’une forte contusion à l’abdomen. Ils prescrivent des cataplasmes.

Plusieurs jours passent, je ne peux pas manger, tout me dégoûte… Je demande à la sœur si elle n’a pas de vulnéraire[6] ou autre. J’ai dans l’idée qu’un dépôt pourrait se former si on ne me posait pas de sangsues. « Pas du tout ! » me dit-elle, « conformez-vous aux prescriptions du Major, et vous guérirez vite ».

Le commandant et le capitaine viennent me voir. Ils me disent que le seize un sous-lieutenant et un brigadier ont été tués.

A l’étage au-dessus, il y a une chambrée de Prussiens, tous grièvement blessés. Tous les jours il en meurt deux ou trois.

L’appétit commence à revenir, je suis aux trois quarts. A six heures, une petite panade. A dix heures, un bol de bon bouillon gras, un gros morceau de pain, une petite tranche de bouilli ou de veau, quelques fois du hachis et de la salade, le tout servi dans une petite terrine. En plus, tous les malades ont droit à une cruche de tisane et à un quart de vin un peu baptisé. A quatre heures, mêmes rations que le matin.

*****

Le 23 août,

C’est aujourd’hui dimanche. On nous prévient que le bombardement va recommencer. Les sœurs ne savent pas où se mettre. Quant à moi, je me lève pour aller manger. A la cuisine, on blinde les fenêtres avec des matelas. Nous passons à table. J’ai à peine fini d’avaler la soupe que la canonnade recommence.

Les pièces de vingt-quatre et les mortiers de la porte de France qui sont positionnés à cinquante mètres d’ici, donnent aussitôt et une vibration inquiétante ébranle les fenêtres. Un obus explose, quelques éclats frappent les fenêtres de plein fouet, d’autres ont pénétré dans la chambre des Prussiens qui sont effrayés.

Bientôt des blessés arrivent. Le premier est un vieillard d’une soixantaine d’années. Il expire dans la demi-heure. Puis ce sont deux hommes de mon régiment, l’un a un éclat d’obus dans le côté, on l’extrait aussitôt, mais il crie tellement qu’on n’entend plus les boulets creux qui sifflent au-dessus de nos têtes. L’autre a cinq blessures, il paraît plus mort que vif, il est livide et semble attendre une fin imminente. Voici enfin une dizaine de blessés, tous plus ou moins grièvement touchés. Je frissonne d’horreur quand je vois ces pauvres moribonds se tordre sur leur lit chaque fois que sifflent boulets et obus et que pleuvent comme grêle des éclats de tuiles. Une jeune sœur prie à genoux, elle n’ose pas lever les yeux car à tout moment elle a peur de voir un mourant l’appeler.

Enfin le canon se tait, six heures sonnent. Nous apprenons qu’un général prussien a été tué le 16 et qu’aujourd’hui c’est le Prince de (illisible).

Le siège a duré quarante jours.

Nous changeons d’hôpital. Nous sommes installés au premier étage, salle Saint Louis, une grande chambre qui loge une vingtaine d’hommes, tous plus convalescents que malades. Les sœurs sont les mêmes, la nourriture est la même.

Quelques journées de tranquillité… L’ennemi ne tire que toutes les heures… pendant quelques jours il se tait, ce qui nous permet de faire un petit tour dans le grand et magnifique jardin d’où nous apercevons les sentinelles prussiennes en faction au sommet de la côte à dix huit cent mètres de nous. Cette position est une des meilleures qui soient, de là-bas on peut voir toute la ville. Le célèbre Vauban a malheureusement oublié cette côte quand planifia ces fortifications. En un jour l’ennemi aurait pu cribler la ville de boulets et la transformer en une gigantesque fournaise s’il avait été plus astucieux. Heureusement pour nous, trois bombes sur quatre passent de l’autre côté de la ville ou explosent à quinze mètres du sol… ce qui nous permet d’apprécier la terrible puissance de ces engins de mort…

Il est dix heures. C’est la cloche du déjeuner. Tout le monde se met à table avec son gobelet de terre, sa fourchette et sa cuillère. Nous récitons le bénédicité et pendant le repas une sœur fait une lecture pieuse.

A quatre heures de l’après-midi, même rituel.

A cinq heures, prière à la chapelle qui est très belle. L’autel en marbre blanc est superbe, au-dessus, est représentée l’Annonciation. Les orphelines chantent des cantiques et nous mêlons nos voix aux leurs. Cette petite cérémonie fait un peu oublier les tourments de la veille.

*****

Jeudi vingt-sept.

Le jour de l’adoration du Saint Sacrement.

L’autel est orné avec goût, l’orgue aux belles sonorités accompagne un frère qui, m’assure-t-on, a obtenu le premier prix de plain-chant au concours de 1867, ce que je veux bien croire car je n’ai jamais entendu une aussi belle voix. La messe finie, on se sépare jusqu’à la cérémonie du soir.

Il est deux heures, trois petites cloches égrènent leurs notes argentines. Les vêpres commencent. Une trentaine de vieillards de l’hospice sont présents, les orphelines à la grande tribune chantent magnifiquement. J’ai tout de même l’impression qu’ici le salut est célébré avec moins de pompe que dans les petites paroisses de Seine-et-Oise.

Dix-septième jour d’hôpital.

Le docteur signe mon billet, je sors. Je visite la cathédrale très ancienne qui ressemble à celle de Mantes. De jolies colonnes ornent l’intérieur. Mais elle est bien abîmée… La place est jonchée de plâtras et de moellons, sous l’horloge, la rosace est criblée de trous d’éclats d’obus. Tous les vitraux sont brisés. Par contre l’intérieur est peu endommagé… Sur le maître-autel sont gravés les noms de certaines villes du diocèse.

Arrivé à la caserne, je demande une fourniture[7], un vieux grognard de maréchal des logis me dit qu’il n’a rien pour moi, mais qu’à la salle de police on me donnera tout ce que je cherche… Sans même répondre je ferme la porte … je finis par me coucher dans le lit d’un homme qui monte la garde.

*****

Le lendemain, je me fais porter malade, le docteur m’exempte de toutes corvées, surtout d’une grande revue de garnison : dix-sept cents hommes, garde sédentaire et pompiers compris, seront inspectés par le Commandant de la Place. La fanfare de la brigade anti-incendie est de qualité. Les citoyens sont là pour la plupart. Heureusement que Messieurs les Prussiens n’envoient pas de bombes au milieu de tout ce monde qu’ils peuvent facilement repérer depuis leurs postes d’observation ! Le temps est magnifique, comme par miracle pas d’incidents …Mais, moins d’une heure après la revue, une dizaine de boulets creux s’écrasent au beau milieu de la place. Pendant une partie de la nuit les coups se font moins nombreux, toutes les demi-heures seulement. Le Commandant de la Place donne ordre de ne pas tirer, aussi grave que soit le motif.

*****

Quelques jours plus tard un garde mobile de faction entend du bruit. Le lendemain on a l’explication : à la faveur de la nuit noire, l’ennemi qui s’est emparé d’une petite barque est arrivé jusqu’aux remparts. Il a vainement tenté de miner un égout. Aussitôt la garde est doublée et au moindre bruit elle doit faire feu. Prévenus par leurs espions qui ne manquent pas, surtout à Toul, les Prussiens abandonnent….

*****

Deux jours passent, ils mettent le feu au moulin situé à deux cents mètres du rempart. Les guetteurs aperçoivent quelques cavaliers mais ne tirent pas : les consignes sont sévères. Quelques jours avant, le commandement a envoyé des volontaires : des cuirassiers et des fantassins en protection, mais sous la menace des Prussiens, le meunier a demandé la suppression de cette garde. Le feu éclaire toute la ville, la batterie de la côte tire un coup minute en direction du moulin, nouveau point de mire de l’ennemi.

Deux heures du matin…une bombe éclate près de la fenêtre de l’atelier où je dors, un éclair m’aveugle. La poudre remplit la pièce d’une épaisse fumée qui entre par la porte. J’enfile mes vêtements et je cours vers les casemates qui sont à quarante mètres. Je suis à peine à mi-chemin qu’une bombe vient s’encastrer dans le rempart, dix mètres devant moi. Dans la casemate, je m’assieds sur une brassée de paille. J’entends des boulets creux, la porte est fracassée, un éclat finit sa course sur une femme, d’autres atteignent quelques hommes assis à l’entrée…

Il est cinq heures. La canonnade cesse, un officier prussien nous demande de laisser passer leurs trains à volonté et en contrepartie la ville resterait tranquille. Le Commandant ne veut rien savoir, il lui donne dix minutes pour vider les lieux… Deux jours de calme…

*****

Le lendemain 4 septembre, un officier prussien brandissant le drapeau parlementaire vient annoncer la prise de Sedan et déclare au Commandant qu’il ferait mieux de se rendre car l’Empereur a été fait prisonnier avec quatre-vingt mille hommes, et qu’il est inutile de poursuivre le combat… Le Commandant n’est pas du tout de cet avis… l’officier a dix minutes pour déguerpir.

*****

Le surlendemain un troisième parlementaire arrive : il propose la reddition de la ville avec les honneurs de la guerre, sinon passé le délai d’une heure, rien ne lui sera épargné et l’incendie la ravagera de toutes parts. Réponse du Commandant : « j’attends des ordres » Il recommande de tirer aussi peu que possible.

Notre artillerie entre en action : la canonnade est très vive, les mortiers de la Porte de France tirent par intermittence, ce qui paraît bien gêner l’ennemi. Quelques tirailleurs s’embusquent derrière les arbres et les buissons mais n’osent pas approcher davantage, ils se rappellent trop bien l’affaire du seize. La nuit tombe, le feu se calme, la vigie annonce un mouvement de l’ennemi. Le lendemain, on distingue nettement un officier qui passe d’une pièce à l’autre pour régler le tir. La canonnade ne dure pas plus de deux heures, les Bavarois se faufilent entre les vignes puis se retirent. En fin de journée le calme revient.

*****

La semaine se termine : les Prussiens semblent connaître l’heure de la soupe, ils ne cessent de viser la cuisine qui se trouve à quatre cents mètres d’ici. Comme l’ennemi peut nous voir, les officiers décident de nous envoyer par groupes de cinq au maximum et ils changent l’heure de la soupe : les nigauds d’en face sont déjoués et brûlent leur poudre pour rien…

Nous attendons le prêt de campagne depuis plusieurs jours, mais au lieu de nous le payer, les officiers le versent à l’ordinaire. Pour avoir quoi ? Deux cuillerées de haricots qui sont restés en magasin pendant des années… et ce qui est pire, les bestiaux devenant rares, la ration est diminuée… Nous devrions aussi recevoir un quart de vin par jour, tout le plaisir est pour nous quand nous le voyons livrer au bureau du chef … mais c’est à peine si nous en recevons un tous les trois jours. Ainsi vont les choses jusqu’au vingt-trois…

Voici le grand coup… le maître sellier a transféré l’atelier en ville : il est impossible de rester à la caserne où pleuvent les boulets creux et les bombes… le cœur n’est pas au travail.

Il est six heures du matin, le canon tonne, nous hésitons à partir. Mes camarades d’atelier sont restés à leur poste, ils décident de mettre leur casque et de retourner aux pompes qu’ils ont délaissées quelques jours avant.

Moi, je vais à l’atelier. Arrivé dans la rue aux fèves(?), une grêle de boîtes à balles arrose les toits avec tel un bruit qu’on ne sait plus où se fourrer…  la rue est couverte de tuiles, je me sauve à toutes jambes en longeant les maisons. Arrivé chez le maître sellier, je me mets à l’ouvrage pensant que la canonnade va finir par se calmer comme d’habitude, mais, au bout d’une demi-heure les coups redoublent.

Nous apprenons que l’ennemi a reçu d’importants renforts. Les batteries ont été doublées sur la côte Saint Michel : nous sommes bombardés de trois côtés… Nos pièces de la porte de France ne peuvent rien faire, seuls les mortiers causent un peu de dégâts chez l‘adversaire. L’ennemi monte une embuscade sur le pont de la Moselle, mais n’ose pas agir, il reste en retrait à deux kilomètres de la ville, caché dans un bois.

A deux heures de l’après-midi je n’ai toujours pas pu rejoindre le quartier pour la soupe : les boulets creux et les bombes éclatent au-dessus des jardins, quelques éclats sifflent devant nos fenêtres : avec le maître nous descendons à la cave…il me semble être dans un magasin de meubles…que des fauteuils, des chaises et des matelas !

Deux curés sont là, avec leur bonne, ils mangent un morceau de pain avec du fromage, de temps en temps ils se mouillent les lèvres dans un bol de bon vin. En face, sur une grande table sont dressés une dizaine de couverts. Le maître-tailleur est là, avec toute sa famille qui est nombreuse. Je suis invité à dîner : de la soupe et du bouilli, puis un peu de fromage. Le vin ne manque pas, on préfère le boire plutôt que de le laisser aux Prussiens. Malheureusement je ne peux pas en profiter car depuis quelque temps je souffre des dents … une telle rage me prend que je ne sais plus où j’en suis. Je sors, le mal s’atténue. Je regarde la maison… seulement une dizaine de carreaux cassés.

Le vicaire arrive tout essoufflé, depuis huit heures, il est resté enfermé dans la sacristie de l’église Saint-Gengoult[8]. Heureusement pour lui, à part les vitraux brisés, cette église tient bien debout et ses murs criblés d’éclats protègent la sacristie. Il nous apprend que toutes les maisons de la rue sont touchées et qu’un incendie fait rage près de nous.

Il est trois heures. La canonnade cesse d’un coup. Avec le maître sellier je me rends au Quartier. Sur notre chemin, nous passons devant un grand incendie. Le danger est tel que personne n’essaye de l’éteindre. Le maître de maison a les jambes broyées, plus loin, une jeune fille a été tuée et son [……] qui était à côté d’elle a été blessé. La caserne est éventrée en plusieurs endroits, le toit criblé de trous. Dans l’atelier nous ramassons ce que nous pouvons. Très vite nous apprenons que les notables de la ville se sont réunis et ont sommé le Commandant d’accepter la reddition… Le drapeau parlementaire flotte sur la cathédrale…quelqu’un affirme qu’en ce moment même le Commandant est entrain de signer la capitulation…

(à suivre)

 

[1] Commune de Meurthe et Moselle

[2] Lanciers dans les anciennes armées allemandes.

[3] Demi-douzaine.

[4] Paillasse d’environ 6 pieds

[5] Sous le Premier et le Second Empire, la Saint-Napoléon est la fête nationale instituée le jour de la naissance de Napoléon Ier.

[6] Genre de médicament propre à guérir une blessure ou que l’on administrait après un traumatisme (vieilli)

[7] Literie militaire.

[8] Cette église du faubourg Saint Gengoult date des premiers siècles. Elle a été détruite plusieurs fois.

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18 novembre 1811 – Lettre de Jean JURY a son baufrere

 

Troisième lettre adressée
A Monsieur, Jean verent, tisserand, restant à cournon,
canton dupont sur allier, département du pouide dome,
à Clermont ferant, poste restante en France

 

Averonne, le 18 novembre 1811

Mont tre cheure baufrere,

Je vient de resevoire votre leutre du 7 8bre quil mafait ungrand plaisire delaprendre enbone santé grace adieu, je soite que laprésante setrouve dememe, je vous fait savoire que je recut largent que vous mavez envoié samafet en grand plaisire parce je été dans un grand besoin et je vous remercibien  vous me demandez savoir je suit été blessé ; je suit blessé dans la montagne au tirole par le brigent … Blesure mecose ……Je reste 2 moi alopitale poure geurire je reçu au coudesapre Aubra … que javet dimanche ….. je vous zavet demandé  decomplemente demont paire….Si vous avez reçu ma leutre date du premier maÿ de cela vous mannavefaint savoire………………..

Autre chausse avont  marquepoule présant bient de compliment amont paire encis amonfrere, et bien de compliment amaseure Marÿ, à mont beaufrere antoine cama… bien de compliment à maseure Gauton etensi que amon neveut  Bien de compliment  ama belseure encie que atoute la famille, bien de compliment à cousine toinon, vous demandez savoire je less mon camarade Loudouze, je vous fait savoir nousome tite à Bologne, toutde Bient portan il a été  au can demon… Et il en sont de retour et nousomme apresant  tous bien enseble portan averonne et je vous fait savoire qui fait tré cheure vivre et je auroit bien vouloir savoire lenouvele que vous zasvait demande dupuis rien autre chauze avon marque pour la prison

Je finie en vous enbrasant de tout mon coeure, je suis votre baufrer Jean Jurie pour la vie

Mont adresse et amousie Jean jurie, voltigeur, soldat au 106eme Régiment de ligne, 4eme bataille, 4eme en Italie, Compagnie voltigeur en garnison averone

*

Adhérent-CGMA-Claude-P-093

Collection personnelle de : Adhérent-CGMA-Claude-P-093

A suivre

Lettres précédentes

16 mars 1810 – Lettre de Jean JURY à son père

24 septembre 1811 – Lettre de Jean JURY a son baufrere

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16 mars 1810 – Lettre de Jean JURY à son père

Les archives familiales sont essentielles et parfois inespérées pour les généalogistes. Mais lorsque, comme Claude, nous découvrons des lettres d’un lointain ancêtre qui participa aux campagnes d’Italie nous voulons partager notre émotion. Jean Jury a laissé trois lettres qui ont été retranscrites pour facilter la lecture… lecture qui reste néanmoins difficille.

Après Wagram (1809), en 1810, Napoléon commandait à la moitié de l’Europe. Jamais il n’y avait eu d’empereur si puissant. Le 11 Mars 1810  Napoléon Ier se marie avec Marie-Louise.

Jean Jury, lors des campagnes Napoléoniennes

Voici la première lettre du 16 mars 1810, adressé par Jean Jury à son père.

Voici la première lettre du 16 mars 1810, adressée par Jean Jury à son père.
Claude JURY (ou Jurie), marchand de fer  (1742-1824)   – sosa 106
x à Gilberte CHANCLAUX
     Ont eu au moins 9 enfants,
     Dont Jean Jury, né le 4 mars 1791
     Auteur des lettres.
***
Au dos de la lettre
A Monsieur Jean Jurÿ, Marchand de faire,
Département du puÿ de dôme
En aux vergne à Clermont ferant
Poste restante
Cete lettre sadresse à Monsieur Jean Jurÿ, marchant de faire
***

 

*

Vérone, 16 marces 1810,     (pour mars)

Mon très cher père,

frère, sœur, baux frère et belle soeur, je vous fait savoir que je suit arriver à mon dépost en bonne santé, je vous fait que je vous nés écrit plutos mais que je bien été malade en route.

Je vous fait savoir en passant la montagne du monsenie qui il avet baucou de nège, que janpouvet pas sortire. Je vous fait savoir quen  nous etion dans la prison de turin malade ont mas vouler deux louÿs.

Mais que…… effor pour me conduire.

Je vous fait savoir que jai bien vue de misere dans les préson mais qu’on je suit été arriver à mon depost je suis été en liberté de suite

Je vous fais savoir que je suit à veronne en Italie une très belle ville qui fait aser bon vivre.

Je vous fais savoir mon baufrere Jean de menvoier la Réponse de suite

Je vous fait savoir que je suit avec le camarade Benoit loudaze qui se porte bien, vous feré bien més compliment à mon baufrere Jean, à mon camarade Jean laudant   ainsi qu’a son pére et mere

Je vous fait savoir en vous embrassant mon très cher père, aussi mes frere et sœur et baufrére et belle sœur et cousin et cousine et à tous ceux qui demanderont de mes nouvelles

Je suit votre fils Jean Jury pourlavie

Mon adresse et averonne, en Italie, département de la Dige106 régiment de ligne, 4 batalion , 2 companie en garnison avéronne en Italie.

 

Collection personnelle de : Adhérent-CGMA-Claude-P-093

A suivre

24 septembre 1811 – Lettre de Jean JURY a son baufrere

18 novembre 1810 – Lettre de Jean JURY a son baufrere

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19 juillet 1723 – Enterrement d’Antoine Marie HUET

Merci à Jacques-Perrot qui a transmis ce document

registres paroissiaux de Saint-Remi de Maisons

           Le 19 juillet 1723

1793le 19 juillet +Antoine Marie HUET

Ent[errement]

Antoine Marie

huet

 

Le dïx neuf Juillet 1723, est decedé et le

vintieme dud[it] mois a esté Inhumé dans leglise

[rature] en presence des tesmoins soussignés

Antoine Marie huet agé d un an ou Environ

fils de M[aîtr]e Charles huet Receveur de la seig[neurie]

de ce lieu et Jeanne G…… Bouffé( ?) ses pere

et mere     rature approuvee

 

MOREAU vicaire                                     COUSTERON curé

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Les voies de Maisons-Alfort (1904) – Section (3)

Au XXIe siècle Maisons-Alfort est divisée en sept quartiers mais à la Belle époque, Maisons-Alfort était divisée en trois sections :

1 – Maisons-Alfort

2 – Alfort

3 – Charentonneau

*

SECTION DE CHARENTONNEAU  
     
  Commençant Finissant
     
Alliance de Cherbourg avenue de Saint-Maurice
Amiral-Avellan du Buisson-Joyeux avenue de Saint-Maurice 
Amiral-Gervais des Dix-Arpents avenue de Saint-Maurice
Anjou route de Créteil de la Ferme
Belle-Image Gambetta de Champagne
Blanchet Renard avenue de Vincennes
Bordeaux (de) des Sapins  
Brest (de) chemin de Saint-Maur avenue de Saint-Maurice
Bretagne (de) du Moulin-d’Enfer avenue de Saint-Maurice
Buisson-Joyeux (du) chemin de Halage des Dix-Arpents
Cécile de Créteil avenue de Saint-Maurice
Cèdre (du) avenue de Saint-Maurice de Vincennes
Champ-Corbilly (de) de Créteil avenue de la République
Champagne (de) du Moulin-d’Enfer avenue de Saint-Maurice
Chènes (des) avenue de Saint-Maurice de Vincennes
Cherbourg (de) chemin de Halage des Dix-Arpents
Chevreul (de) de la Ferme avenue de Saint-Maurice
Cormoran (du) avenue Gambetta Champagne
Cronstadt (de) chemin de Halage de l’Alliance
Dix-Arpents (des) de Cherbourg du Buisson-Joyeux
Ferme (de la) de Créteil de Champagne
Fernet de Créteil avenue Gambetta
Flandre (de) du Moulin d’Enfer avenue de Saint-Maurice
Gambetta (avenue) du Moulin d’Enfer avenue de la République
Gravelle (de) avenue de Saint-Maurice du Buisson-Joyeux
Grenoble (de) du Champ-Corbilly Cécile
Halage (chemin de) des Deux-Moulins territoire de Créteil
Joinville (de) avenue de Saint-Maurice du Buisson-Joyeux
Lille (de) chemin de Saint-Maur avenue de la République
Lyon (de) des Sapins avenue Gambetta
Marseille (de) des Sapins avenue Gambetta
Moscou (de) chemin de Halage de l’Alliance
Normandie (de) du Moulin-d’Enfer avenue de Saint-Maurice
Nouvelle avenue de la République avenue Gambetta
Ormes (des) de Vincennes du Buisson-Joyeux
Paris (de) chemin de Halage de l’Alliance
Partage (du) avenue de Saint-Maurice du Buisson-Joyeux
Paul–Saunière de Tours de Vincennes
Président Félix-Faure chemin de Halage avenue du Partage
Raspail de Créteil avenue de Saint-Maurice
Renard avenue Gambetta du Partage
République (avenue de la) de Créteil à la Marne
Rouen (de) chemin de Saint-Maur avenue de la République
Saint-Maur (chemin de) de Créteil à Créteil
Saint-Maurice (avenue de) chemin de Saint-Maur chemin de Halage
Saint-Pétersbourg (de) chemin de Halage de l’Alliance
Sapins (des) avenue de Saint-Maurice du Buisson-Joyeux
Toulon (de) chemin de Halage de l’Alliance
Toulouse (de) avenue de la République avenue Gambetta
Tours (de) chemin de Saint-Maur des Sapins
Tsar Nicolas II chemin de Halage avenue du Partage
Vincennes (de) chemin de Saint-Maur du Partage

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