1870 : Le carnet de route d’Alexandre Voisin, cuirassier (03) Suite et fin

Merci à Perrot Jacques qui a retranscrit ce carnet

Le carnet de route d’Alexandre Voisin (3ème partie, suite et fin)

Mais la France charitable vole à notre secours, elle nous envoie des effets de toutes sortes. A partir de ce moment-là, les Prussiens trouvent bon de faire une distribution de tricots et de chaussettes ! Il était temps, le froid est déjà vif et piquant, le baromètre est à 25 degrés au dessous de zéro et il neige à gros flocons. Du fond du cœur nous remercions nos malheureux compatriotes. Grâce à leur générosité nous sommes couverts.

La nourriture a toujours été mauvaise et salement préparée…il est vrai que la quantité serait suffisante si les cuisiniers prussiens faisaient leur possible pour éviter le gaspillage du peu qu’accorde le gouvernement ! De plus, ils « fricotent » et vendent ce qu’ils peuvent, surtout le sucre et la petite quantité de lait qu’ils reçoivent pour la « colle ». Ils gardent seulement le lard. A cinq heures du matin, nous recevons en tout et pour tout un demi-litre de café, si l’on peut appeler ainsi de l’eau noircie sans sucre qui a un goût de mauvaise chicorée. Ce breuvage qui tient lieu de repas est supposé nous tenir jusqu’au dîner[1] qui est à base de haricots blancs, ou de riz, ou de pois jaunes, ou de pommes de terre ou enfin de pois noirs, comme nous les appelons parce qu’ils sont durs et détestés de tous. Personne ne peut les manger, aussi le samedi c’est carême pour beaucoup. Cinq fois par semaine nous avons une portion de viande : du bœuf ou du lard, environ 75gr. A cinq heures du soir nous avons droit à la «délicieuse » colle. Un pain de seigle de cinq livres nous est donné tous les quatre jours, plus souvent tous les six ou sept jours, ou quelques fois même nous attendons huit jours, probablement à cause de la perfidie de messieurs les officiers. Il est très noir, rempli de graviers et souvent amer. Plusieurs fois, il est resté toute la nuit, dans la cour, sous la pluie ou la neige, ainsi il pèse plus lourd…De toutes façons, quand il reste toute la nuit dans la chambre, il est tout moisi.

Voici le menu de la semaine :

Lundi : haricots au lard avec de la farine en quantité pour épaissir la sauce ;

Mardi : pommes de terre et quelques raves, souvent pas cuites, sans aucun goût, elles nagent dans de l’eau avec une portion de bœuf ;

Mercredi : riz au gras avec une portion de lard très rance comme d’habitude ;

Jeudi :pois jaunes et une portion de lard avec beaucoup de farine ;

vendredi : riz et portion ;

Samedi : pois noirs.

*****

« Un beau matin », si je puis dire, les fenêtres et les portes étant ouvertes, je prends un coup d’air dans les yeux et deux jours après, je n’y vois plus rien. Le médecin me fait hospitaliser   dans une salle du premier étage dont les fenêtres qui donnent sur la rue sont occultées par de grands rideaux. Au milieu de huit lits se dresse un grand poêle de sept pieds de haut sur quatre de large, habillé de grands carreaux imitation faïence. L’ordinaire du malade est écrit sur une ardoise accrochée à un poteau derrière la tête du lit.

Un vieil infirmier m’apporte une tenue complète. Je l’endosse et me voilà transformé en Prussien. Imaginez une grande redingote en coutil, l’étoffe dont on fait les pantalons, une cravate blanche et une paire de chaussettes. Dans cet accoutrement je dois supporter des températures d’une vingtaine de degrés au-dessous de zéro. Le paquetage qui va avec et de la même couleur  comprend : l’enveloppe du traversin, un drap et une enveloppe formée de deux draps pour ranger les couvertes de laine. Trois coussins piqués très serré et rembourrés de crin sont posés sur une sorte de châlit en fer avec un fond maillé qui fait ressort.

Sept Prussiens sont avec moi et me jargonnent mille questions auxquelles je ne puis répondre que par « ja »…Mais je me repose bien, c’est le principal…

*****

Le lendemain matin, j’entends une cloche…L’infirmier arrive avec un seau de « colle » et m’en donne une louchée d’à peu près un demi-litre. Elle est plus épaisse et meilleure qu’au fort. Pour la journée, je reçois aussi deux petits pains….

A neuf heures, le docteur m’examine, me retrousse les paupières, trempe un pinceau dans un flacon enveloppé de papier … Je frémis d’angoisse quand il m’instille trois gouttes de liquide dans les yeux … On m’apporte une cuvette avec un gros bloc de glace et quelques morceaux de toile pour faire des compresses.

A dix heures, on me fait boire le contenu d’une bouteille de bière brune épaisse qui a bon goût.

Onze heures… c’est le grand repas, l’ordinaire est à peu près le même qu’au fort mais un peu mieux cuit. Trois jours après, on me présente un turco[2] qui comme moi, souffre des yeux. Comme il parle très peu le français, je ne peux que rester muet au milieu de ces imbéciles qui me regardent comme une bête curieuse…

Pour la première fois je quitte la chambre…les corridors sont interminables. Un garde me montre où se trouve la chambre d’un officier français. Le lendemain, je frappe et j’entre… ma visite l’enchante…. Il me dit que plus de cinquante Prussiens souffrent de la même chose que moi : le pays est très malsain pour les yeux…

Je commence à comprendre un peu l’allemand. Je fais la connaissance d’un jeune Polonais : il a perdu un œil…brûlé par la poudre devant Metz… Nous jouons aux cartes, il me montre les lettres de sa connaissance qui n’oublie jamais de lui envoyer dix croches ou vingt-cinq sous, magnifique cadeau pour la Pologne. Tous les soirs un de ses compatriotes me rend visite, il est catholique, nous fredonnons quelques chants d’église.

Vingt-trois jours après, étant guéri je retourne au fort. Mais sitôt au grand air, mes paupières gonflent à nouveau …je revois le docteur…et retourne à l’hôpital. Je retrouve la même chambrée. A peine arrivé, les Prussiens m’entourent, et me serrent la main :« foizine ! foizine ! ». Le lendemain, le docteur m’applique le même remède que la première fois et le mal passe en quelques jours.

Plusieurs Français arrivent qui souffrent du même mal. Parmi eux il y a un Alsacien. Le lendemain, le fils de l’inspecteur vient nous voir. Il parle un peu le français et m’apporte quelques livres d’histoire pour me désennuyer.

*****

Quelques jours après, le turco et moi recevons la visite du catholique polonais… maintenant, il travaille à la cuisine et nous propose de l’aider à couper du pain noir pour le mettre dans la « colle ». Il ajoute « vous verrez une belle fille ! Quand nous aurons fini, elle nous donnera, une bonne tasse de café au lait et une tartine de beurre ».

Après avoir traversé un grand corridor voûté nous entrons dans une petite chambre, très propre et garnie de jolis petits meubles. Au milieu de la pièce trois femmes sont assises à couper du gros pain. La jeune fille, très belle et très bien vêtue, est près de la fenêtre. Après le travail, elle nous sert deux petits pains blancs et une tasse de café au lait, très bon mais peu sucré. Pour finir nous fumons un cigare. Ce petit travail qui dure une semaine me procure bien des douceurs, surtout que j’ai bon appétit.

Un jour, les meubles sont garnis de fleurs et les tasses sont plus belles que jamais, nous dégustons alors une bonne part de gâteau. La jeune fille me fait dire par l’allemand qu’elle fête ses vingt ans et qu’elle ne me souhaite pas d’être là pour ses vingt et un ans… Au moment de prendre congé, nous rions tous de bon cœur …

*****

Depuis quelques jours je vais bien mieux, je passe d’une chambre à l’autre pour voir les camarades. C’est pitié à voir, beaucoup ont la vue brûlée par le fusil, d’autres par l’air insalubre de cette maudite ville.

Me sentant mieux, je sors… Arrivé à la forteresse, j’apprends que beaucoup de mes camarades sont partis pour Memel [3] et que la nourriture a changé…le lendemain, un mardi, dans ma gamelle, une copieuse bouillie d’orge perlée remplace les habituelles pommes de terre gelées. Ce nouveau plat ne me plaît guère : pas salé, il est si consistant qu’une cuillère y tient debout …Mais il faut bien l’avaler car mon porte-monnaie est vide depuis longtemps…

*****

Un jour, le 25 février, si j’ai bonne mémoire, la commission chargée de l’alimentation nous fait une faveur, si l’on peut dire, elle nous octroie un plat de ces abominables « mitrailleuses » cuites à l’eau et sans sel, accompagné d’un hareng salé. Imaginez un peu la noce ! Ce nouveau menu me soulève tellement le cœur que je ne peux rien manger.

Dans cette exécrable chambre, couchés pêle-mêle sur de mauvaises paillasses d’une propreté douteuse, trente hommes ne peuvent pas se reposer après les fatigues et les tracas de la journée. Dans un espace aussi réduit, l’air vicié est à peine respirable. La promiscuité est si grande qu’on a du mal à se tenir propre…la vermine, difficile à éviter, se répand partout. Les maladies prolifèrent et la mortalité augmente …

L’été, même si le travail est dur, nous avons l’occasion de sortir de cette détestable cour entourée de murailles, nous prenons l’air, nous faisons de l’exercice…nous éprouvons quelque plaisir car la promenade est agréable…

Mais l’hiver, le froid est très vif et mal vêtus, mal nourris, donc très affaiblis, dans la neige nous devons passer cinq heures, à exécuter des tâches pénibles, soit à l’arsenal soit au parc d’artillerie…nous chargeons des bombes et des boulets qui vont tuer nos frères et nos amis…

Dans ces conditions, plusieurs refusent …le travail non rétribué est maintenant de rigueur. Le refus d’obtempérer est sévèrement puni  : au pain sec et à l’eau pendant huit jours. Quelques-uns ont failli mourir d’inanition. Certes nous ne sommes ni maltraités ni battus, mais le régime manque pour le moins de douceur et je suis convaincu que notre sort serait bien pire s’ils ne craignaient pas d’être tenus pour responsables. Je vois un commandant tirer son épée pour frapper un prisonnier qui ose demander le remboursement d’une somme d’argent qui lui a été volée par le sergent major prussien :

« Vous êtes soumis à la discipline militaire de la Prusse » répond-il « et vous n’avez aucunement le droit de réclamer ».

Un dimanche, à l’heure de l’appel, la pipe à la bouche, un soldat de la mobile [4] passe devant un officier Prussien. Celui-ci lui arrache, la casse et menace de frapper s’il recommence.

Le comportement de nos geôliers nous permet de deviner de quel côté est la victoire. Ces temps-ci, leur attitude se durcit… J’ignore pourquoi, mais les faits sont là. Sous prétexte d’un appel, nous restons plantés dans la cour pendant deux heures, dans le froid et la neige où nous attrapons rhumes et fluxions de poitrine… Des Prussiens et sept prisonniers français ont les pieds et les mains gelés. Plusieurs en meurent… Si le gouverneur ne suspend pas le travail, nous allons tous y passer…

J’insiste, tout cela est absolument véridique. Je dénonce les mensonges de la presse prussienne. Je déclare haut et fort que nous sommes traités, non comme des prisonniers de guerre, mais comme des forçats. Chacun de nous gardera un triste souvenir de ces ennemis, nos cruels vainqueurs. Ni le temps, ni les événements n’effaceront la haine implacable que nous leur vouons.

*****

Depuis quelques jours je ne vais pas bien, je ne peux rien manger. Je consulte le docteur qui m’envoie aussitôt à l’hôpital, au fort Dohna thurm dans une chambre blindée au premier étage. Nous sommes six, certains ont la dysenterie, d’autres le typhus. J’ai pour camarade de lit un garde mobile originaire de Vendée. Le malheureux est fou…plutôt que de le traiter avec douceur, les infirmiers lui attachent les pieds et les mains et dès qu’il s’agite, ils lui mettent le genou sur l’estomac. Ecœuré par la façon dont ils le traitent, je me couche…

A peine alité, je sens de l’humidité sur une cuisse…je découvre du sang…, je m’habille aussitôt, … je demande à l’infirmier de changer ma paillasse…

  • impossible, il n’en a pas d’autre !

Il fait alors sécher un grand drap devant le poêle…

Je finis par apprendre qu’ un malheureux est mort dans la nuit sur cette abominable paillasse. J’en ai la fièvre… il me semble que je vais mourir dans la nuit… Pas une minute de repos, la couverture est remplie de poux, la chambre est infectée par cette sale maladie.

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Le matin, le docteur me sonde, il déclare que j’ai un catarrhe ventrisse( ?).

Je crois plutôt que c’est ma blessure qui me joue un sale tour, je pense qu’un dépôt s’est formé car on ne m’a pas posé de sangsues. Toujours est-il que pendant trois jours je suis bien malade. Je ne peux rien manger, le docteur me purge et me fait boire une bouteille d’eau blanchâtre. Ce traitement me fait beaucoup de bien…pendant deux jours je vais très bien, sauf que l’appétit ne revient pas. Puis le troisième jour rien ne va plus… Je suis pris d’une forte diarrhée qui m’affaiblit au point de ne pas pouvoir me lever. Je m’en plains au médecin qui me prescrit un quart de vin et de la poudre en petits sachets.…douze jours après tout est rentré dans l’ordre.

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Arrive l’ordre d’évacuer le fort … On nous envoie au tir international… «  vous y serez mieux »  nous dit-on … Les Français y sont nombreux. On m’installe dans une petite salle du café-concert. Qui sait quelles orgies ont été célébrées à l’endroit même où moi, pauvre moribond, je souffre sur une paillasse d’à peine trois kilogrammes de paille, entre deux draps fourmillant de vermine que, chaque matin, je dois traquer dans les replis de mon tricot et de ma chemise. Encore heureux que les poux ne prennent pas ma chevelure pour une forêt !

Enfin, Herr Docteur passe, il me tâte le gras du bras et dit « goûtte[5] » (ce qui veut dire « bien » ou « bon »). Heureusement pour moi, je vais bien et l’appétit revient, sinon…

Selon la médecine allemande, tout homme qui tient debout se porte bien, peu importe que la diarrhée le conduise à l’abtritt[6] vingt fois par jour…. Les plus atteints reçoivent en tout et pour tout un citron et deux morceaux de sucre. Quelques-uns on droit à de l’eau de Seltz, ce qui est plutôt contre-indiqué.

J’ai de la chance…je vais bien, je touche une petite boule de pain de seigle d’environ cinq cents grammes et deux petits pains blancs, une bouteille de bière, deux rations de vin rouge : la valeur de vingt-deux centilitres.

Dès le matin, il y a distribution de « colle » ;

vers huit heures un quart de lait ;

à neuf heures, même quantité de bouillon, quelques fois une sorte de hachis peu relevé avec des pommes de terre écrasées et trois ou quatre pruneaux qui nagent dans de la sauce.

A midi, orge, riz, vermicelle ou pois jaunes, toujours à la même sauce avec une portion de bœuf : à peine cent grammes.

Après ce repas un œuf ;

à une heure de la bière ;

à trois heures du lait pour la seconde fois ;

à quatre heures, cent grammes de beurre parfois très salé ;

à six heures de la « colle » pour la deuxième fois.

Voilà l’ordinaire de mon hôtel. On a l’impression de rêver…C’est pourtant vrai…

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Tous les jours un abbé français vient nous voir…il aide Monsieur l’Aumônier Raimbault [7] de Lyon. Ces Messieurs ont ouvert une petite bibliothèque où se trouvent de beaux livres. Mais elle est pour ceux qui vont à confesse. Il nous distribue des livres de prières et quelques petites histoires pieuses ; aux plus malades, il donne des bonnets, des chaussettes et différentes petites choses. Nous avions aussi la visite d’une dame qui faisait beaucoup de charité, mais l’inspecteur général lui a signifié de ne plus revenir. Ce qui ne l’empêche pas de nous envoyer des flanelles et des foulards de temps en temps.

Il faut savoir comment cette charité est organisée… les malades les plus anciens savent y faire, ils reçoivent tout ce qu’il y a de meilleur. Certains ont cinq ou six flanelles, trois ou quatre cravates, quatre ou cinq paires de chaussettes, quatre bonnets de coton. Ils se sont même fait donner des pardessus à collet de velours envoyés pour ceux qui n’ont pas de manteaux…. Beaucoup de malheureux sans le sou ne touchent rien. Comme je le vois, cette dame de charité et ces Messieurs les curés en mettent beaucoup plus dans leurs poches que dans celles des autres et les malheureux prisonniers que l’on croit bien aidés par toutes ces aumônes, n’ont qu’une paire de chaussettes ou qu’un seul caleçon, rarement deux. Résultat : le malheureux est toujours victime.

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Aujourd’hui 1er avril…

bien guéri et dans l’espoir de n’y plus revenir, je quitte cette ambiance malsaine. A la forteresse, après beaucoup de démarches, je touche une solde de trois thalers : j’ai dû écrire au lieutenant-payeur et aller chez lui pour être payé…

Je reste trois ou quatre jours sans pouvoir me faire à la nourriture.

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Les Rameaux….

A sept heures et demie, en rangs, nous sommes plus de cinq cents allant à la messe… l’église Catholique est en ville, à un kilomètre du fort, nous marchons sous la protection des baïonnettes. Le prêtre qui monte en chaire est français, il nous lit une page d’Evangile et fait un court sermon. Pendant ce temps un curé prussien dit une messe basse.

La petite église est garnie de tableaux. Le grand autel est couvert d’une belle nappe brodée portant une inscription, quelques chandeliers garnis de petits cierges entourent le magnifique tabernacle du Saint Sacrement. De chaque côté de l’autel se dresse une colonne de marbre. A côté, une peinture murale représente un magnifique rideau plissé qui va très bien avec le reste. Le chœur est très petit. La chaire et l’escalier sont couverts d’un enduit de plâtre et ornés de fleurons dorés. De part et d’autre de l’entrée, on voit un petit autel bordé d’une splendide guipure. Les bancs sont fermés comme de vraies boîtes, pas une chaise… les riches ont des vitrines sur les côtés. Au-dessus de la grande porte s’élève un orgue majestueux.

Nous partons au milieu de la grand’messe, la musique est très belle, il y a une vingtaine de chantres, le son de l’orgue est doux et harmonieux. A la sortie, je remarque sept ou huit bohémiens qui portent une banderole joliment ornementée de coquillages.

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C’est la semaine sainte.

Il fait froid, la terre est couverte de neige.

Quand nous arrivons, les camarades sont déjà rassemblés pour l’appel. Un jeune curé dit la messe et fait la prière. Le soir nous chantons hymnes et cantiques : cela nous fait une distraction.

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Nos bourreaux fêtent Pâques dans la joie… Nous dans la tristesse… avec du lard, de la bière bouillie et de la cannelle… Cette boisson nous est d’autant moins agréable que les cuisiniers remplacent le lait et la bière, qu’ils préfèrent boire, par de l’eau…

Le lendemain on nous donne un petit pain à café et un bout de fromage sans goût.

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S’il fait beau, un de mes camarades qui a une carte de sortie, m’en fait profiter, je l’accompagne en ville… La ville est très étendue et peu peuplée, elle ne compte que 14000 âmes. Elle est bien fortifiée mais les forts sont à l’intérieur. Une grosse rivière et un petit lac la bordent. Le port est très actif.

Après avoir passé dans de petites rues tortueuses et mal pavées, nous arrivons dans une grande rue très large bordée de maisons à trois ou quatre étages. Dans cette rue seuls les magasins de nouveautés sont beaux…Arrivés sur une place, en face du théâtre se dresse la statue équestre du frère du roi actuel, elle est en bronze, le cheval est superbe ; le piédestal en marbre blanc porte gravé sur un côté, un mémorial du traité de Paix de 1812. On y voit Napoléon Ier et son état-major ainsi que Frédéric-Guillaume sujet de la statue. De l’autre côté est représenté le soldat laboureur et sa famille. C’est un chef d’œuvre, au dire des Prussiens, mais l’auteur ayant oublié de garnir le menton et les naseaux du cheval, s’est fait sauter la cervelle… La place est garnie de bosquets et de parterres, la façade du théâtre est ornée de nymphes et de guirlandes…

Nous descendons dans une rue très raide qui conduit au canal. Là, un spectacle curieux  s’offre à mes yeux: le lac est envahi par des centaines de patineurs. Beaucoup louent des patins… Des sapins plantés dans des tas de neige forment un magnifique [tableau], la musique est installée aux bords du lac devant une belle terrasse de café installée en plein air comme au bois de Boulogne et les chaises ne manquent pas plus qu’aux Champs Élysées.

Je remarque de jolies filles aussi élégantes que des Parisiennes, elles tiennent à la main de riches patins garnis de cuir jaune pointillé de jets d’acier. Nous entrons dans un caboulot où mangent les cochers de fiacre. On nous sert une friture de poisson frais enrobé d’ un peu de chapelure très salée et une côtelette de porc froid et presque cru. Nous sommes trois, il faut demander du pain pour dix. Je vois devant les habitués un grand plat de pommes de terre en robe de chambre et un morceau de lard chaud, ni pain, ni boisson, un crochen ou deux sous et demi pour le tout.

Nous parcourons la ville, il y a très peu de belles rues. Je vois de beaux magasins de chaussures où les modèles sont présentés sur des galeries de verre décorées de pendants La chaussure de femme est faite avec beaucoup de goût, la sellerie aussi est de très belle facture.

Beaucoup de commerçants n’ont pas de devanture, les épiciers ont pour enseigne un bariolage de peinture sur un simple contrevent. Les boulangers font de la pâtisserie et vendent leur marchandise par une petite vitre ouvrante au centre d’une fenêtre de petite dimension placée tout juste au niveau du trottoir. Les débitants de schnaps et de café sont installés de la même façon, comme dans un caveau dans lequel on descend par quatre ou cinq marches. On peut à peine s’y retourner, pour tout équipement, il y a une table et deux bancs, le four continuellement ouvert d’un énorme poêle, vous y enfume comme des jambons.

Nous visitons le marché … on se croirait à une foire de province, les fripiers, les charcutiers sont en plein vent. Quelques marchandes de poissons sont installées comme aux halles. Dehors des voitures chargées de friture arrivent à tout instant. De l’autre côté, où sont les bateaux, on voit des marchands de fromages. Le gruyère ordinaire se vend dix-huit sous la livre. Dans l’ensemble, tout est bon marché… Pour rejoindre le fort nous remontons la pente raide. On tient à peine debout sur le verglas… Ici nous sommes vraiment au pays des traîneaux, c’est pourquoi la neige et la glace ne sont enlevées qu’après l’hiver… Les fiacres se démontent, ils sont transformés en traîneaux, il en est de même pour les gros chariots… Pas une seule voiture à roues, on voit des traîneaux de prix, le cocher est debout derrière le bourgeois engoncé dans un grand manteau, enveloppé d’une riche fourrure. Tous les porte-brancard des chevaux sont équipés d’une clochette au son argentin. Dans les rues, on entend un vrai concert de clochettes qui s’ajoute à celui des nombreux orgues de barbarie…

LA DÉPÊCHE

Une dépêche arrive…. J’apprends que les gendarmes, faits prisonniers en même temps que moi, vont partir…

*****

Le lendemain, on voit ces messieurs chargés comme des mulets… ce n’est pas surprenant… si on allait à confesse, on avait ce qu’on voulait… Ils partent avec quelques policiers comme ordonnances. C’ est assez dur de voir partir les autres…

*****

Quelques jours passent… On demande des volontaires pour Coblence…

Un ordre arrive… la mobile va partir…

Plus que jamais nous espérons…que notre tour arrivera bientôt …

Quand on voit ce bataillon il est facile de comprendre toute l’importance de l’uniforme pour la bonne tenue d’une armée, si certains sont très bien mis, le sac sur le dos, d’autres portent des blouses de toile bleue, ou bien des vareuses déchirées ; il y a des casquettes, des bonnets de laine noire, des képis, de gros sabots… Enfin les voilà partis…

*****

Aujourd’hui, c’est le tour des Alsaciens qui ont voulu rester français. On leur promet qu’ils vont toucher la solde qui leur est due…ceux-là aussi sont partis…Est-ce la dernière fois que nous entendons les gonds de cette maudite porte grincer ?

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Trois jours s’écoulent…enfin, notre départ est annoncé pour demain. Nul n’en croit ses oreilles… Nous attendons tous l’heure avec impatience…

 

LE RETOUR

Koeningsberg[8]…Nous partons…

Elbing[9]

Marienbourg[10]

Bromberg[11], deux heures trente … quarante minutes d’arrêt…il fait froid… Je parcours la galerie… quelle longueur !… Gare de 1ère classe. Dans la nuit, je ne peux pas distinguer la ville…

Saken… Il est quatre heures, la ville est à cinq cents mètres et ne paraît pas manufacturière. Temps magnifique.

Osiek[12]

Miasteczko[13]… Sept heures… trente minutes d’arrêt.

Nous traversons une rivière et nous voici à un embranchement…beaucoup de constructions.

Schneidemülh [14]

Kreuz[15] … arrêt…. on nous fait entrer dans un grand bâtiment où sont dressées des tables. Sur chacune, un plat de riz, un plat de bœuf ou de lard. Surprise désagréable, pas de pain… Depuis le café d’hier matin à six heures et demie nous n’avons rien pris… Il est dix heures et demie…la faim se fait sentir…

Impossible de voir la ville.

Creuizen… nous passons à toute vapeur. Nous longeons une rivière, sur notre gauche.

Landsberg[16]… une heure un quart, nous traversons les rues… jolie gare, le fleuve est à cent mètres de là, il suit la ligne… site charmant.

Kietz[17], en deux endroits nous traversons un fleuve d’une belle largeur, la ville est très fortifiée …trois remparts…

Küstrin[18]

Golzof[19]

Gusow[20]

Strausberg[21] … huit heures… à toute vitesse, nous arrivons sur Berlin.

Difficile de décrire la gare…. terrain immense où est entreposé du matériel, à notre droite une belle bâtisse sert d’atelier. Mais quantité de grandes cheminées émettent des volutes de fumées et forment un brouillard épais, on voit seulement quelques clochers et une tour assez élevée…

Arrêt devant une grande galerie. Immense bâtiment : entre deux portes, deux becs de gaz, en tout trente-quatre becs de gaz ! Au sommet, un vautour entouré de magnifiques sculptures…

Nous sortons de la gare en rangs par quatre. Nous voici sur une belle place, des maisons de quatre ou cinq étages… Devant la gare il y a un parterre carré flanqué d’un magnifique pavillon orné de sculptures.

Les rues sont petites, mal pavées, sans trottoirs et mal éclairées avec peu de magasins. Le magasin vu sept mois auparavant, exhibe maintenant le palmarès de leurs victoires, tout pavoisé de drapeaux et de guirlandes. Au centre, un bas relief entourés de fleurs et de lauriers représente le roi et sa suite.

On nous sert des pois jaunes bien cuits, une tranche de jambon et un rien de pain au milieu du repas.

*****

Kumel… nous sortons sur la place. Je m’allonge sur le sable. Je suis là depuis 9 heures, on me fait lever et nous rentrons…pour la plupart nous dormons debout…les patroulers ouvrent les portes du côté de la voie et nous montons dans le train…il est près de quatre heures… Sur le tender se tient un homme qui carillonne pour avertir les passagers, nous traversons une grande place où aboutissent plusieurs rues très droites, le dernier bec de gaz paraît être à un kilomètre elles sont en général très longues, les maisons ont quatre ou cinq étages. J’en vois quelques-unes de jolies…mais aucun magasin. Au sortir de la ville le coup d’œil est assez beau, le soleil se lève derrière nous et nous laisse découvrir la capitale sur une vaste étendue.

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Aujourd’hui samedi 29 avril,

Cinq heures du matin. Pour la première fois nous voyons  des arbres fruitiers en fleur.

Zelhendorf[22]…nous ne faisons que passer… la plaine est assez fertile, mais peu étendue.

Encore ces maudits sapins… Nous faisons du vingt-cinq kilomètres à l’heure.

Potsdam… arrêt… la gare est très grande. En construction, un atelier cintré et vitré d’un très bel effet. Nous traversons un lac sur plusieurs ponts d’une belle longueur. A la sortie, la ville paraît être bâtie sur pilotis, nous passons près d’un parc d’artillerie, de jolies petites maisons bourgeoises, de beaux jardins tout en fleurs. Il me semble avoir changé de pays, tellement le contraste est grand après avoir quitté la contrée barbare de la veille.

Nous longeons un lac, arrivée à Werder[23], il me semble être à Villiers Neauphle … je ne vois que cerisiers en pleine fleur.

Brandebourg[24], d’immenses prairies couvertes d’eau, à part quelques buissons, on dirait la mer. Plus loin, un lac de plus de huit kilomètres de large. Nous voici dans une vilaine forêt de pins… pas moins de quarante minutes pour la traverser…

Burg[25]… ville qui paraît manufacturière et peuplée. Onze heures, nous arrivons dans une ville très étendue…grande quantité de cheminées…trois remparts. Avant d’entrer, nous traversons le Main, un port avec beaucoup de bateaux, de belles églises, le Rhin[26] forme deux bras plus larges que la Seine. La ville domine sur la hauteur à droite. Nous stationnons une heure et demie dans la très grande gare…Un rempart de pierre est en construction.

Aschersleben[27]… quarante minutes d’arrêt, le pain est cher … encore heureux d’en avoir.

Enscopensen oliputaen, une bifurcation, cette petite ville est jolie, je remarque un clocher avec un beau balcon. Plus loin, un village aux maisons toutes en grosses tuiles, les murs comme les toits… bel effet d’ensemble… de beaux potagers.

Braunschweig[28]… La gare est grande…quelques fabriques…on nous donne du riz, des pommes de terre et quelques petits morceaux de bœuf …aucun goût. Une grande heure d’ attente puis changement de ligne.

Six heures et demie… Vechheld [29]… Peine [30]

Hannover [31], Durchgang. Quatre heures sonnent, c’est dimanche, nous sommes à (Retrade ?) nous longeons le Rhin toute la nuit : Redha[32], Oelde[33], Beckum[34]

Sept heures : Hamm[35], on nous donne un café : à vrai dire, du marc dans de l’eau sans sucre,… toujours pas de pain… Grande gare laide, avec un embranchement. Beaucoup de fonderies.

Kamen[36]

Kurl[37],

Dortmund[38] : gare très grande, grand dépôt de roues. A noter, une belle flèche couverte d’ardoise découpée.

Castrop[39],

Wanne[40],

Borbeck[41],

Oberhausen[42] fameuse pour le fer.

Duisburg[43]… très grande ville industrielle… puis, traversée du Rhin…

Düsseldorf[44] sur le Rhin,

Langenfeld[45], il est quatre heures, nous sommes à

Muelhem[46], on nous fait retourner. La machine ne veut  plus avancer…il nous tarde d’arriver à Cologne, mais cette petite ville devant nous est gentille, les maisons sont couvertes d’ardoise.

Un coup de sifflet… nous traversons le rempart des poudrières…sur le Rhin à nouveau.. Large de sept cents mètres au moins, il serpente comme une couleuvre. Arrêt juste au milieu du pont, nous sommes à trente pieds au-dessus du fleuve, il est très agité Les montants du pont, de huit centimètres sur deux, s’élèvent à une hauteur de vingt pieds. Le rempart comporte deux grillages distants de quarante centimètres. A chaque bout, deux tours carrées baignent dans le fleuve et l’accès au pont se fait par deux tours carrées jointes par une arche de quarante à quarante-cinq pieds de haut. Nous continuons sur un autre pont. Nous passons une rue qui débouche sur une belle place toujours au même niveau… Voici la cathédrale, magnifique …pourtant elle n’est pas de première grandeur, sa toiture n’est guère qu’à 80 pieds au-dessus du sol, mais je suis émerveillé par de petits clochetons en pierre de taille ciselée, ils semblent être suspendus dans les airs, et au milieu s’élève un petit clocher haut de cinquante pieds.

Nous traversons quelques rues rectilignes et larges, sans magasins. Nous passons près de trois remparts qui forment une redoute.

Une fois de plus… arrêt dans une gare qui paraît plus grande que celle de Berlin… Nous attendons un quart d’heure, rien à manger et le sifflet retentit, nous quittons la ville.

Sechtem[47]

Bonn[48]… de magnifiques promenades bordées d’érables énormes… Grande briqueterie, belles propriétés, à mon avis les bâtisses sont bien les plus belles de Prusse.

Godesberg[49]… joli château fort perché sur une haute montagne. Nous longeons la rue, la voie est au plus à un pied du bord du talus très élevé, sans haie ni treillage… Le temps se couvre et je suis fatigué. Toutes ces campagnes me rappellent la Lorraine. Le changement est tellement grand qu’il me semble avoir quitté la Prusse.

Onze heures … il pleut… le pénible voyage est enfin terminé.

L’enchevêtrement des bifurcations est tel que c’est à s’y perdre… Les officiers prussiens qui nous conduisent au camp crient sans cesse. Nous traversons la Moselle à pied, dans le vent et la pluie qui nous coupent la figure. Partout des redoutes et des remparts,… la première porte fait plus de 30m de large. Dans la ville, les rues sont droites, étroites et mal éclairées mais je n’ai jamais rencontré un aussi bon pavé…

une heure et demie de traversée… une côte raide avec une forte dénivelée… encore une heure de marche et nous arrivons sur un grand plateau. Pour la troisième fois, nous sommes comptés.

 

Arrivés au camp recevons une couverte et une paillasse, et nous nous installons dans une baraque. Trois heures du matin à peine… je me réveille, tremblant comme une feuille. Je cherche à me couvrir et à me rapprocher de mon camarade, mais il est comme moi…

Une sonnerie me fait tressaillir : pour la première fois depuis sept mois, j’entends un clairon français…à la soupe ! après dix bonnes minutes de route nous arrivons à la cuisine. Quel invraisemblable mêlée ! Nous arrivons les derniers, notre bataillon compte environ cent hommes… une douzaine à peine sont servis et la marmite du cuisinier est vide… Les caporaux Prussiens crient « morgen ! morgen ! » et nous montrent qu’il n’y a plus rien. Certains menacent de mettre le feu à la cambuse. Les cuisiniers nous assurent qu’il y en avait pour tout le monde, mais que beaucoup sont venus deux fois. Voilà les soldats français ! Ce n’est pas assez d’être volé par les autres, il faut qu’ils se volent entre eux. Je reviens à mon gîte, rien dans le battant et il faut faire face, il gèle et nous avons le ventre creux.

Cinq heures… c’est la sonnerie du café… nous le dévorons des yeux… pas de pain à tremper dedans…quelle déception quand nous trempons les lèvres dedans ! Il est pire qu’à Koenigsberg où nous plaignions ! Je visite notre logement : dix fenêtres de chaque côté, la baraque a soixante pieds de long sur vingt-deux de large. Elle est couverte d’une toile goudronnée.

Neuf heures…enfin du pain ! Mais il rappelle trop celui de la première fois en Prusse. Il attache au couteau sur lequel il laisse une sorte d’enduit épais d’un millième, il est absolument comme du mastic noir enfermé dans une croûte de pâte brûlée. Mais nous avons faim…

C’est la soupe…du riz comme à Koenigsberg en bien moindre quantité, mais meilleur.

J’explore le camp situé sur le plateau au sommet d’une montagne. Environ dix mille hommes peuvent loger dans les nombreuses baraques dont une vingtaine abritent des marchands de pain, de fromage, de café, de bière et bien d’autres choses. La plupart parlent français, le pain se vend très cher, la bière est moins forte mais moins chère qu’à Koenigsberg, 15c la chope au lieu de 18.

Le plateau est vaste, il reste suffisamment d’espace pour s’y promener et admirer le magnifique paysage qui s’offre à nos yeux. Au couchant, à nos pieds, au fond d’une vallée enserrée de hautes montagnes, serpente la Moselle qui baigne une petite ville aux toitures d’ardoise. Dans le lointain le Rhin se déroule comme un ruban. C’est une grand douceur pour moi de pouvoir respirer le bon air.

Coblence est toute proche…

Huit jours ont passé… l’eau est tellement rare qu’à peine nous avons pu nous débarbouiller. Le savon ? ils ne semblent pas connaître… Aujourd’hui nous touchons un pain qui est meilleur, il n’attache pas autant… Ce sont des Français qui le font.

Aujourd’hui onze mai, on nous donne des haricots et enfin du savon.

A trois heures et demie, quelqu’un nous annonce que de grands personnages français viennent nous voir…

Bientôt je vois courir une foule, j’approche, ce sont nos visiteurs…

Je vois en premier, Messieurs Jules Favre et Jules Simon, suivis de M. Bouyet.

D’emblée nous leur faisons part de nos inquiétudes quant à notre sort. Ils sont formels : maintenant que les négociations de paix sont conclues, nous allons bientôt être libérés Jusqu’à présent, malgré les vaisseaux envoyés à Hambourg, les Prussiens avaient refusé de rendre ses prisonniers… Ils nous rassurent, disant qu’à partir de la signature du traité de Francfort, la Prusse nous gardait à ses propres frais… En nous quittant ils nous promettent une solde…

Nous attendons cinq jours interminables…quand enfin… le sixième jour, le sergent-major prussien calme notre impatience… un thaler pour trois… il promet de verser la même solde tous les dix jours… aussitôt ruée sur le savon…avec les Prussiens…une seule distribution..  tout juste de quoi nous laver trois ou quatre fois le visage.

Malgré toutes les belles promesses qui nous ont été faites, nous n’avons pas bougé… Quinze jours ont passé et toujours les mêmes tracasseries ! …

Pour avoir de l’eau, il faut sortir du camp, patienter une heure à la porte,…attendre   qu’un patrouler veuille bien nous conduire jusqu’à la pompe. Nous remplissons nos baquets à l’endroit où les Prussiens se lavent… interdit de prendre de l’eau pour la lessive ! Seulement une terrine de quatre litres pour cinquante !

Comment garder une chemise blanche quand, sur une pente raide, sous un soleil d’ Afrique et dans un nuage de poussière nous brouettons de la terre?

*****

Aujourd’hui c’est la veille de la Pentecôte.

On nous demande : « Qui veut partir à ses frais ? »

Environ deux cents s’avancent.

On nous fait présenter quatre thalers. Nous croyons enfin partir pour de bon… mais pas du tout…

Les fêtes passent… toujours rien. Tous les matins les Prussiens nous disent : « morgen [50]» Mais ce « demain » se fait bien attendre….

Je serais si utile chez moi… Ici je coûte cher à un gouvernement ou à l’autre…

Chaque jour je suis le témoin d’atrocités…

 

Si cela continue, nous ne pourrons plus manger notre ration de pain, il est tellement mauvais… Le nombre des malades ne cesse d’augmenter… les baraquements sont infestés de poux… le toit goudronné dégage une odeur irrespirable… nos paillasses dont la toile pourrit sous la pluie ne contiennent plus que de la poussière…

Une foule de misères nous accablent chaque jour davantage et personne n’en voit la fin….

[1] le repas de midi.

[2] Un tirailleur indigène de l’armée d’Afrique (Littré) ; mot du sabir algérien., it. Turco « turc », l’Algérie étant restée sous la domination turque jusqu’en 1830 (Petit Robert)

[3] Maintenant Klaïpedia, port de Lituanie, 204.000 h.

[4] La garde mobile.

[5] « Gut ! »

[6] Les w.c.

[7] L’abbé Camille Rambaud de Lyon a consigné ses souvenirs dans « Six mois de captivité à Königsberg » qui parut en 1872 chez P.N. Josserand, libraire éditeur, 3 Place Bellecour à Lyon.

[8] Kaliningrad en Russie actuellement.

[9] Actuellement, Elblag en Pologne, 72.500h.

[10] Actuellement, Malbork en Pologne 25.000h.

[11] Actuellement, Bydgoszcz en Pologne, 383.000 h. environ.

[12] Actuellement, ville de Pologne.

[13] Actuellement, ville de Pologne.

[14] Actuellement, Pila en Pologne, 27.400 h.

[15] Actuellement, ville de Pologne

[16] Actuellement, Gorzow Wielkopolski en Pologne sur la basse Warta, 49400h.

[17] Ville d’Allemagne.

[18] Actuellement, Kostrzyn en Pologne au confluent de la Warta et de l’Odra, 5500h.

[19] Ville d’Allemagne.

[20] Ville d’ Allemagne.

[21] Ville du Brandebourg à l’est de Berlin, 28.000 h.

[22] Aujourd’hui, dans le sud de Berlin.

[23] Ville d’Allemagne située au sud-ouest de Potsdam.

[24] Ville sur la Havel à l’ouest de Berlin.

[25] Ville d’Allemagne située au nord-est de Magdeburg, 30.200h.

[26] Certainement une erreur de cours d’eau.

[27] Ville d’Allemagne orientale au nord-ouest de Halle, 36.300 h.

[28] Brunswick, en Basse-Saxe, 256.000 h.

[29] Ville d’Allemagne à l’ouest de Braunschweig.

[30] Ville de Basse-Saxe entre Hanovre et Brunswick.

[31] Ville de Basse Saxe 571.000 h.

[32] Ville de Rhénanie-Westphalie.

[33] Ville de Rhénanie-Westphalie.

[34] Ville de Rhénanie-Westphalie, 38.500 h.

[35] Ville de Rhénanie-Westphalie, dans la Ruhr, 67.600 h.

[36] Ville de Rhénanie-Westphalie dans la Ruhr au nord-est de Dortmund, 18.000 h.

[37] Ville de Rhénanie –Westphalie dans la Ruhr.

[38] Ville de Rhénanie-Westphalie, dans la Ruhr, 625.200 h.

[39] Ville de Rhénanie-Westphalie, dans la Ruhr, 70.000 h.

[40] Ville de la Ruhr, sur l’Emscher, 106.000 h.

[41] Ville située à l’est d’Oberhausen.

[42] Ville de Rhénanie-Westphalie sur le Rhin au Nord de Duisbourg, 256.000 h.

[43] Ville de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, sur le Rhin, 540.000h.

[44] Capitale de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, sur le Rhin, 580.000h.

[45] Ville située au sud-est de Düsseldorf.

[46] Ville située près de Cologne à l’époque, elle fait maintenant partie de la conurbation.

[47] Ville située au nord-ouest de Bonn et au sud de Cologne.

[48] Ville de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, sur le Rhin, 290.000h.

[49] Ville située à quelques kilomètres au sud-est de Bonn.

[50] Demain !

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Classé dans Perrot Jacques

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