1870 : Le carnet de route d’Alexandre Voisin, cuirassier (02)

Merci à Perrot Jacques qui a retranscrit ce carnet

Le carnet de route d’Alexandre Voisin cuirassier

PRISONNIERS.

A cette heure-là, partout c’est la débandade … ceux de la garde sédentaire passent par groupes, ils jurent, ils brisent leurs fusils sur le pavé… Nous procédons au chargement d’une petite voiture : j’y range ma boîte à outils, mon linge… Le maître sellier me propose de transporter mon lit chez lui…Il me semble que je serais plus tranquille en civil, mais je n’ai aucun vêtement… Je change de tenue : deux chemises, un caleçon, une paire de chaussettes et deux mouchoirs voilà toute ma garde-robe. J’ai l’intention d’aller chercher mon manteau et mon porte-manteau[1], mais les camarades m’en dissuadent : le Capitaine a expressément interdit de les récupérer. Je laisse ma montre et mes outils chez le maître sellier. Au point de rassemblement, on nous autorise à prendre un pain à la manutention[2] .

Enfin partis… Il est six heures… la porte de France… Nous rencontrons le 27ème de ligne Prussien qui fait une entrée triomphale, il est suivi d’une vingtaine de sapeurs ou hommes du génie, d’un officier à cheval. Puis vient la musique composée tout bonnement de quelques fifres et de quelques tambours, on dirait des tambours de basque[3] qui rabotent toujours la même chose. Le Général et son état-major paraissent. Le régiment passe, une véritable armée de piquets, les soldats marchent si droits et alignés… Nous, pauvres vendus, après avoir souffert et lutté pendant quarante jours jusqu’à épuisement complet… nous restons-là, les mains dans les poches, honteux comme tout bon soldat français et inquiets de notre sort.

Nous quittons la ville. Je vois que le bastion sur la droite est endommagé et que l’entablement du rempart est écroulé. Nous sommes sur la route de Châlons. Sur la droite, se dresse une statue de Guillaume toute illuminée. Après une côte, l’ordre nous est donné de retourner sur nos pas, car la route est encombrée de troupes ennemies. Nous marchons pendant un quart d’heure, puis le quart d’heure d’après on nous met au repos… on ne sait pas quoi faire de nous… Nous reprenons la toute première route… nous traversons les lignes ennemies. Sur notre droite il y a un formidable déploiement d’artillerie, je crois que nous aurions souffert si nous n’avions pas capitulé ! Une bonne heure de marche… nous dressons un camp dans la plaine ; il fait froid et humide, nous sommes exténués, les Prussiens allument des feux de joie qui éclairent toute la campagne. Ils nous apportent du bois, il y a tellement de monde autour du feu qu’il est impossible d’approcher, … Il fait tellement froid qu’on se croirait en hiver et je suis obligé de marcher une bonne partie de la nuit. Vers trois heures du matin je peux enfin m’approcher du bivouac. Je tremble comme une feuille, impossible de me réchauffer…. L’aurore se lève, je distingue un village, Choloy[4] me dit-on. Une cantine est installée au bout du camp. Je donne cinquante centimes pour avoir de l’eau de vie : un cinquième de schnaps[5]. Les patrouilleurs nous donnent de leur café, très mauvais et sans sucre.

Il est huit heures, il y a distribution de vivres pour quatre jours : du biscuit noir, une livre de lard si épais et huileux qu’à le voir on est rassasié. Un homme par peloton reçoit du café et du riz. Il garde tout pour lui et ses amis, les autres n’en voient pas la couleur…

Le camp est levé à neuf heures. Direction Toul. Les Prussiens nous distribuent des cigares par dizaines. Ils sont installés derrière les houblonnières…quinze à seize mille, à ce qu’on dit. Les chefs sont surpris de nous voir si peu nombreux, ils nous complimentent pour l’énergie avec laquelle nous avons défendu la ville. Près des fortifications nous voyons des sentinelles qui montent la garde là où nous étions encore la veille…

Il fait une chaleur tropicale. Quelques femmes nous accompagnent jusqu’à Gondreville[6] où ils nous font remplir nos bidons d’eau. Les habitants du village apportent des seaux de vin légèrement coupé. Les patrouilleurs tentent de maintenir les rangs, mais en vain : nous buvons !

Plus loin, un « mobile » embrasse sa mère et sa sœur, il s’attarde un peu et tend la main à ses amis. Un Prussien arrive, lui assène un coup de crosse de fusil dans le dos. Quelle épreuve pour une mère ! Tout le monde pleure dans ce village où beaucoup de « mobiles » ont de la famille. Encore une heure de marche et nous faisons halte au sommet d’une grande côte. Notre colonne fait pitié à voir, elle s’étire sur plus d’un kilomètre, trois hommes sur quatre ne peuvent plus avancer : toute la nuit, ils ont fait les cent pas dans le camp et maintenant ils sont comme des voleurs sur la route du bagne. Tout est fait pour nous décourager, surtout quand l’officier Prussien éructe sans cesse : « forversse ! forversse ! » [ vorwärts, vorwärts][7].

Je ne m’occupe guère de ce qu’il dit, je ramasse quelques petites branches de peuplier pour faire cuire mon lard que je pique au bout d’un bâton, la flamme le noircit, il sent la fumée à plein nez, peu importe, je le mange avec appétit. Quelques-uns arrachent des pommes de terre, secouent les pommiers, les poiriers… C’est un pillage permanent. Des parents de « mobiles » apportent des effets civils : une dizaine s’évadent. On entend « Vorwärts », encore douze kilomètres jusqu’à Fontenoy[8] où nous devons prendre le train…Rencontre insolite…des chariots traînés par deux mauvais chevaux mal équipés[9], les conducteurs, âgés de plus de cinquante ans, portent un chapeau de toile cirée avec une plaque blanche qui indique le numéro du bataillon. Devant ces équipages bizarres j’ai l’impression de me trouver au fin fond de la Prusse.

Arrivés à Fontenoy, l’ordre tombe de faire halte dans un champ labouré. Les paysans apportent du pain et du vin, à peine de quoi servir un homme sur vingt, mais il est interdit d’approcher. Epuisé, je préfère me reposer plutôt que de tenter ma chance.

Les officiers nous rejoignent en voiture pour prendre le même train que nous. Le capitaine nous verse le prêt de trois jours. Aucun remerciement, on lui en veut tellement… Les Prussiens distribuent du lard. Nous restons une heure le nez au soleil, dans l’attente de l’ordre maudit, toujours aussi brutal et rauque : « vorwärts » … Soudain on entend le sifflet des machines qui vont nous emporter très loin de notre chère patrie… Direction la gare… à chaque portière du wagon un patrouilleur nous fait serrer comme des harengs. Le train démarre pour atteindre un maximum de douze kilomètres à l’heure… traversée de la Moselle … environ 200 mètres de large. On dirait que le pont va s’effondrer sous le poids…

Inquiétude générale. Où allons nous ? Il fait nuit…avons traversé une plaine et quelques villages. Deux heures de route…Pont-à-Mousson. Arrêt deux cents mètres avant la gare. A peine un quart d’heure pour nous dégourdir les jambes. En face, sur une belle hauteur, je vois un fort en ruines, il est imprenable. C’est l’ancien fort de Mousson. Dire que cette position n’a pas été défendue par nos troupes… c’est évident, nous avons été victimes d’une infâme trahison !

C’est là que nous passons la nuit…

*****

A huit heures nous descendons pour faire un semblant de toilette. Quelques-uns font cuire du lard. Les femmes et les enfants des gendarmes[10]arrivent, chargés de linge et de provisions. Quelle scène lamentable ! Que de pleurs ! Les patrouilleurs reçoivent l’ordre de nous faire remonter dans les wagons. Les larmes aux yeux, les malheureuses, implorent qu’on les laisse nous regarder partir…mais rien n’attendrit ces bêtes féroces. Ils les empoignent, les secouent rudement, criant «raousse ! » [‘raus ] [11]. Ils nous forcent à réintégrer les wagons où nous restons enfermés une longue heure, puis nous font redescendre, nous comptent… un aboiement : « forversse march ! » [vorwärts Marsch] [12]. Nous arrivons en ville, la place principale est encombrée de marketenders[13] qui vendent toutes sortes de friandises. En face, sur le balcon de la mairie, je vois l’état-major prussien qui nous lorgne tous, l’un après l’autre, d’un air railleur…

Nous traversons la Moselle. On dirait la Seine. Le coup d’œil est magnifique. Sortis de ville, nous prenons des raccourcis à travers champs. La poussière nous aveugle, la chaleur est à peine supportable, elle nous assèche tant que nous obligeons nos gardiens à faire halte pour boire.

Montigny[14]… L’eau est rare, beaucoup n’ont pas de bidon. Par bonheur, ce sont les vendanges, les paysans apportent des paniers de raisin. Quelques uns ont du vin à cinquante centimes le litre. Il est très bon, mais la chaleur nous interdit de le boire et ces malheureux se plaignent de n’avoir plus rien à vendanger, les Prussiens ont tout pillé.

Nous traversons Juvigny[15], les habitants mettent des seaux d’eau devant leur porte. Le pays est envahi de Prussiens. On en voit trois ou quatre par maison. Les patrouilleurs ne cessent pas de crier, bousculent ceux qui s’arrêtent pour boire. A la sortie du village, dans une poussière aveuglante arrive une caravane de marchands de toutes sortes.

Nous passons Vigny, impossible de boire : les Prussiens ont envoyé des estafettes qui interdisent aux habitants de mettre de l’eau devant les portes. La raison : boire est malsain par une telle chaleur.

Le pays est encombré de chariots de vivres et d’équipements. A dix-huit kilomètres de Metz, nous faisons halte dans un champ labouré. Nous voyons le fort Roelen (?), comme si on allait le toucher. Nous avons souvent l’impression que les troupes françaises vont nous délivrer. Nous sommes tous très fatigués. Plusieurs ôtent leur chemise pour la faire sécher au soleil.           A peine au bout d’une heure nous voyons arriver des Prussiens, un quartier de lard sur le dos. On nous fait mettre en rangs pour la distribution. Nous pensons avoir du pain, mais rien du tout…, il va bien falloir avaler ce sale biscuit noir de l’autre jour, tout desséché par le soleil ! Heureusement, d’aimables paysans nous apportent de l’eau pour nous rafraîchir. Une heure plus tard, après le comptage, l’infanterie repart pour Pont-à-Mousson. Il ne reste plus que la gendarmerie et nous…Une demi-heure passe et nous prenons la même direction.

Sept heures du soir, arrivée à Vigny, nous entrons dans l’église. Les villageois apportent de la paille pour garnir les stalles : elles nous serviront de lit. Il n’y a pas assez de place, beaucoup sont obligés de dormir sur les bancs. Je passe une bonne nuit.

*****

Le matin, au réveil, l’instituteur vient nous voir… les Prussiens viennent de le nommer maire parce qu’il est Alsacien. Il autorise un sous-officier à jouer de l’orgue, nous chantons l’hymne de Noël à pleine voix. Bientôt arrivent les paysans. Ils sont tous très bons pour nous. Ils s’activent, font cuire notre lard qu’ils servent dans de grands plats. C’est un vrai régal. Le repas terminé, on nous fait mettre en rangs et nous repartons, toujours dans la même direction.

Arrêt à Montigny ; puis après une bonne pause, nous repartons. Deux kilomètres avant Pont-à-Mousson, j’avise un cimetière français. Puis plus loin, nous trouvons des carcasses de chevaux abandonnées sur le bord de la route. La puanteur est insoutenable…Arrivés, nous attendons sur la place de la gare, les habitants nous offrent du café et du bouillon gras. Le visage barbouillé de sueur et de poussière nous sommes pitoyables. Nous avons l’air de vrais brigands avec nos vêtements sales et gris. On nous fait aligner…nouvelle direction… Cette contremarche est inattendue. Qu’en penser ?… arrivés à la cathédrale, on nous installe dans ce saint lieu où mon regard est attiré par un grand nombre de reliquaires somptueux. La bâtisse est très ancienne, elle possède un superbe autel.

Une confrérie de dames nous fait distribuer du bouillon aux herbes censées prévenir le typhus. Elles nous interdisent de manger des fruits, de peur que nous l’attrapions. Les Prussiens qui occupent la ville, environ mille, sont tous malades. Il en meurt trente à quarante par jour… Du papier, de l’encre et des plumes sont mis à notre disposition pour que nous puissions écrire à nos parents. Plus de deux cents lettres sont remises.

Neuf heures du soir sonnent. Les portes sont fermées. Je ne suis pas aussi confortablement installé qu’à Vigny [16]. Je couche sur le carreau poussiéreux, mais vraiment fatigué, je m’estime assez chanceux d’avoir une place pour la nuit qui passe vite. Dès le matin, les dames nous servent le même bouillon que la veille.

*****

Neuf heures du matin, nous repartons pour la gare. Nous montons dans des wagons à bestiaux. Direction Nancy. Nous roulons à grande vitesse, cela vaut mieux que d’aller à pied. Arrivés à l’embranchement de Frouard[17], nous prenons la ligne de Toul. Ce parcours est très agréable. Nous longeons le canal et la Meurthe, dans un coin joliment vallonné. A Dieulouard[18], chacun reçoit une chope de bière. Les trains ne cessent de passer, chargés de matériaux et de blessés.

Les Bavarois occupent la gare. Ils sont très brutaux. Un gendarme veut embrasser sa femme et ses enfants de l’autre côté de la barrière qu’il ouvre, à peine est-il auprès de la malheureuse qu’une de ces bêtes féroces se jette sur lui, le saisit par le collet et lui assène des coups de crosse dans le dos. Pour des bagatelles, un autre s’en prend à un cuirassier sous-officier et menace de l’étriper avec sa baïonnette. Après une longue heure d’attente, nous remontons en voiture, bien contents de quitter ces brutes, emportant comme seul souvenir un sentiment de haine et de mépris.

La nuit tombe, j’aperçois dans le lointain la fameuse côte Saint-Michel de si mauvaise mémoire. Il est dix heures du soir, nous sommes en gare de Toul. Les portes sont soigneusement fermées de l’extérieur. Nous avons du mal à respirer, notre wagon sent mauvais. Il faut dormir dans la saleté des porcs qui l’occupaient il y a deux jours.

*****

A cinq heures du matin, on nous ouvre la porte, le brouillard est très froid. Le train fait une manœuvre pendant un quart d’heure. Où nous garer ? On ne sait jamais, les gens du coin pourraient venir en foule? Quelques évadés en civil ont apporté du vin. Des habitants de Toul chargés de pain, de vin et de fruits les offrent généreusement. Les infortunés se plaignent des Prussiens qui pillent tout. On entend un coup de sifflet. Ils nous quittent en s’apitoyant sur notre sort.

Une fois encore nous repartons pour Pont-à-Mousson : nous arrivons à dix heures du matin. A pied nous reprenons l’ancienne direction. Trente deux kilomètres jusqu’à Rémilly où nous reprendrons le chemin de fer. La chaleur est plus intense que jamais…aucun rafraîchissement. Quatorze kilomètres plus loin, nous faisons halte, les paysans, comme d’habitude, ont du pain et du vin. Après une heure de repos, nous voici en route. Des Prussiens partout. Pas une seule goutte d’eau.

Les habitants restent chez eux, surtout à Béchy[19]. Un général passe en revue des cuirassiers blancs, l’encombrement nous empêche de passer. En traversant la plaine, nous gagnons un bon kilomètre mais il en reste encore quatre à parcourir. Nous voyons un curieux pont en bois, on dirait une sorte d’échafaudage de maçon…La ligne suit tout bonnement la pente du terrain et les rampes sont extraordinaires : on voit que messieurs les Prussiens sont pressés…

A l’entrée de Rémilly[20], nous passons près d’un camp de juifs qui nous accueillent par des huées et des menaces. Fort à propos, nos gardiens les repoussent, sinon qui sait ce qui pourrait arriver ? … Nous sommes dans le village, on dirait qu’il y a trop de monde. Je comprends vraiment ce qu’est qu’un pays occupé. Pas un Français ne vient à notre rencontre. Les maisons sont remplies de civils prussiens, tous tiennent un commerce : des marchands de draps et de schnaps surtout. Recrus de fatigue, nous faisons une pause sur la place de la gare… Je vois de la monnaie prussienne, la bière se vend un silber[21] la chope. Il y a aussi beaucoup de charcuterie très peu relevée et crue. A cinq heures, nous montons dans des wagons à bestiaux remplis de saletés ; nous ne pouvons pas nous asseoir tant nous sommes serrés derrière les portes coulissantes fermées à double tour. A grande vitesse nous filons vers la Prusse…

 

LA VALLÉE DU RHIN.

Un coup de sifflet … le train ralentit, s’arrête dans une grande gare. Quarante minutes d’arrêt… Saarbrück. Je lie conversation avec un officier de la landver[22], il a travaillé dans la corroierie à Versailles…nous échangeons nos impressions sur cette ville, puis je lui demande s’il est possible d’avoir quelques bottes de paille. Il s’empresse de nous en faire apporter trois bottes par wagon : une grande douceur pour tous.

Avec quelques camarades nous allons prendre un bol de café, prix : un silber, assez bon, mais sans sucre. Nous sommes en plein air, près d’un comptoir garni de charcuterie et de pain, j’y vois aussi de grandes bouteilles carrées, de plusieurs couleurs. Ce buffet est très vaste, il donne juste sur le quai couvert comme à Montparnasse. Celui-ci fait peut-être deux cents mètres de long. La gare n’a rien à voir avec celles de France, le bâtiment flanqué de deux grosses tours carrées fait penser à une forteresse dont le sommet serait crénelé.

Quarante minutes ont passé et nous remontons en voiture. Le temps s’éclaircit, je me promets de ne pas dormir pour voir les bords du Rhin réputés si charmants. Le train ne fait pas plus de vingt kilomètres à l’heure. Nous roulons entre des montagnes. Sur la droite, j’aperçois bientôt de vieux châteaux forts bâtis au sommet de rochers à pic. Ces ruines sont si haut perchées qu’elles paraissent avoir été posées comme par enchantement… plusieurs tunnels d’une bonne longueur…puis un village au ras des rails ; des maisons sont adossées à de gigantesques rochers, plus loin, un vieux château tout là-haut. Par quel chemin arrive-t-on à ces ruines d’une forteresse jadis certainement célèbre ? Le temps s’obscurcit, je referme la porte et j’imite mes camarades… je viens à peine de m’endormir que le train s’arrête…Une grande gare, nous sommes à Coblence, nous descendons et traversons avec peine des voies encombrées de trains. Arrivés dans un grand hangar garni de grandes tables, la société internationale nous sert un repas. Chacun reçoit une grande gamelle en terre pleine de riz accompagné d’une petite portion de bœuf et d’une petite tranche de pain de seigle. Ces plats de médiocre qualité me font beaucoup de bien car la faim commençait à me tenailler.

Nous retrouvons nos wagons sans voir la cité sur notre droite. Le temps est au froid, il faut fermer les portes… onze heures du soir, je suis tellement fatigué que je dors debout. Je demande à mes camarades de me réveiller au lever du soleil, je m’accroupis et m’endors rapidement…

*****

…Une secousse brusque me tire du sommeil, il est quatre heures, j’entrebâille la porte…je suis à mon poste d’observation… le soleil luit, rougeâtre derrière un rocher d’une hauteur prodigieuse. Bientôt j’aperçois une lame d’eau et je réveille mes camarades : « C’est le Rhin ! », tous se pressent à la porte, des rochers nous le cachent un instant et avec impatience nous guettons un endroit où il se laisse voir dans toute sa largeur. Peu après, nous le découvrons à distance cinq cents mètres de nous.

En d’autres circonstances quel plaisir ce serait de contempler ces charmantes berges ! Pour qui n’est jamais sorti de chez lui, quel enchantement que ces rochers et ces montagnes, si hauts qu’ils semblent toucher les nues ! Certains restent suspendus dans l’air au-dessus du fleuve. A vrai dire rien ne me semble plus beau et plus pittoresque que la rive droite du Rhin. A chaque instant paraissent de vieilles tours, de vieux châteaux en ruines, comment les hommes ont-ils pu les construire ?

La rive gauche diffère, le terrain est plus plat mais on y trouve tout de même de belles côtes garnies de vignes somptueuses. Voici l’entrée d’un tunnel…une jolie petite gare juste avant. Le train s’arrête. En face, une côte plantée de vignes bien alignées et d’une belle hauteur. Quelques-uns parmi nous sont descendus furtivement et rapportent de belles grappes de raisin blanc délicieux. Sur la droite, perché au sommet d’une côte, s’élève un superbe château vers lequel se dirige une belle avenue qui part de la place de la gare où se dressent plusieurs hôtels, dont « L’Hôtel de Paris ». A l’opposé, un magnifique point de vue. Un kilomètre plus loin, une jolie petite ville dont j’ai perdu le nom. Je donne une pièce de vingt sous à un gamin pour aller me chercher du vin blanc. Il a rempli mon bidon et me rend 25 centimes. Le breuvage est délicieux, il a beaucoup de feu.

Certains arrachent des pommes de terre pour les faire cuire. D’autres se régalent d’un bout de lard passé à la flamme. Comme nous avons beaucoup de temps, je visite le tunnel, l’entrée n’est pas maçonnée du tout, des blocs de roche font saillie par endroits, on croirait qu’ils vont tomber et que c’est un ouvrage inachevé. Un Prussien me crie : « raousse » [‘raus][23]. Je suis obligé de faire demi-tour. Nous remontons dans le train ; nous voudrions nous allonger, mais c’est à peine si nous pouvons nous asseoir.

Nous roulons depuis une heure. A gauche une plaine magnifique, les laboureurs sont en plein travail, les charrues me paraissent telles que celles à mailles. Leur labour est à petites raies régulières, très plat et tout en petits sillons. Nous sommes en vue de Cologne, je remarque des carrés de choux violets qui font envie. Ils mesurent au moins deux mètres de circonférence. La ligne du chemin de fer est si droite qu’on dirait une chandelle qui monte jusqu’à l’horizon. De nombreuses paysannes se dirigent vers la ville, portant un panier sur la tête.

COLOGNE

Nous voici sous les murs de Cologne, quelques petites redoutes sur la droite et sur la gauche, des fortifications pas très redoutables. Arrêt dans une petite gare où arrive un train ambulance… Une demi-heure d’attente… Chacun reçoit un quart de riz ; je compte une trentaine de clochers. Quelques flèches sont relativement élevées. Nous redémarrons. Nouvel arrêt à deux cents mètres de la grande gare. Des petites filles nous apportent des bouquets de marguerites. Vingt minutes plus tard, nous entrons en gare, sur la gauche arrive un train de prisonniers, on nous dit que c’est la garnison de Strasbourg. Ce sont des artilleurs en partie. Nous agitons nos képis, politesse qu ‘ils rendent aussitôt. Nous allons un peu plus loin. Gare très grande… Il me semble être à Montparnasse. Arrêt en face d’une grande usine, je lis: « A LA VIEILLE MONTAGNE » Le soleil fait briller des fenêtres carrées à double-vitrage.

Plusieurs jeunes gens viennent nous voir : deux [24] d’entre eux sont de Paris. Ils se plaignent : quinze sous par jour pour graisser des roues dès cinq heures du matin ! L’un d’eux a été musicien dans un théâtre parisien. Quel changement ! …Coup de sifflet…

Une gare magnifique… En face, un mur crénelé sert de rempart. Le train parcourt cinq cent mètres environ, puis arrêt en pleine rue…comme le chemin de fer en Amérique, pas de grille, rien du tout… Nous voici en face d’une fabrique de bas où des groupes d’enfants nous chantent des airs guerriers. Sur la droite, on aperçoit le gros de la ville. C’est jour de marché, les rues sont pleines de monde ; un employé parlant très bien le français me signale que la fameuse cathédrale près de laquelle nous allons passer se trouve sur la droite. Il me conseille d’admirer le pont, un des plus beaux d’Europe. Nouveau démarrage… Bientôt j’aperçois une dentelle de clochetons qui se détachent sur le ciel. Au milieu de cette forêt, jusqu’à plus de cent pieds, s’élève une toiture carrée couverte d’ardoise : la cathédrale !

A peine ai-je le temps de bien regarder que le pont est là, devant nous. Deux statues équestres colossales président à l’entrée. Au milieu, une arche en briques, flanquée de deux tourelles dominant le fleuve d’une cinquantaine de pieds. Le pont est comme dans une cage de fer. De chaque côté du fleuve, au quart de la largeur, des tourelles supportent le tout. Au milieu, le cours est libre… Rien n’est plus beau que la traversée de ce fleuve qui mesure bien cinq cents mètres de large. De nombreux bateaux sont au port.

Voici une plaine qui paraît fertile, on voit au loin une petite ville hérissée de cheminées d’usines. Ces régions sont très manufacturières… De charmantes petites villes difficiles à décrire… Dortmund… la gare est très grande. Une flèche couverte d’ardoises remarquablement découpées.

Nous passons trop vite, je vois à peine les stations. Höxter [25] : la gare est grande. Un pont assez long sur la Weser. Magdebourg, ville pittoresque baignée par l’Elbe. Potsdam…magnifique coup d’œil. Passé une immense forêt, un grand parc d’artillerie, la ville est bâtie sur un lac, on dirait Venise. Un immense pont. Quantité de voiliers…la ville est usinière. Une autre forêt de pins d’une belle hauteur. La voie ferrée a été construite à peu de frais, les traverses ne sont même pas couvertes, pas de haies, pas de maisons. La ligne est droite comme un I. La nuit approche, c’est dommage car nous approchons de Berlin.

Nous entrons dans une immense gare, des trains circulent de toutes parts…c’est Berlin. Notre train avance lentement, dépasse la gare et puis on dirait qu’il est en pleine rue… Les berlinois nous accueillent par des hourras interminables. Quelques-uns montent sur les banquettes pour nous serrer la main. Nous roulons ainsi dans plusieurs rues…où les magasins sont rares. Puis nous passons dans autre, très large et bien droite mais mal éclairée. Sur une place notre train décrit un cercle curieux. A neuf heures du soir, il entre en gare pour la deuxième fois…

Nous descendons, en face se trouvent de grands magasins dans lesquels des tables sont dressées. Des femmes très bien mises nous servent un grand plat de riz, une tranche de jambon et une petite tranche de pain de seigle. A côté, un débit de boissons qui sert de la très bonne bière à un silber la chope.

Sortis de la gare, sur trois rangs, nous arrivons dans de petites rues souvent très droites, mais étroites, sans trottoirs, mal pavées et faiblement éclairées. Les charcuteries, les boulangeries et les débits de liqueurs sont surtout au sous-sol. Voici une gare en brique blanche ornée de fines moulures. Pas de cour d’arrivée, elle s’aligne sur les autres bâtiments. Des cochers de fiacre coiffés de grands chapeaux de postillon aux armoiries de la ville stationnent devant la porte. Quelques-uns portent des trompettes. Nous entrons dans la partie gauche de la gare, en face d’un buffet. Tout vitré, le guichet est bien éclairé. Suit un grand hall éclairé par une immense verrière. Des wagons de quatrième classe nous sont réservés. Au début, nous apprécions…ils ne sentent pas aussi mauvais que les précédents, mais ils sont bien moins commodes. Coincés entre des planches, impossible de bouger, … avec le froid les portières doivent être fermées. Deux petites vitres grillagées laissent passer le jour… A onze heures, le temps s’obscurcit, on n’y voit plus rien…

Partout de grandes gares : Küstrin [26] sur l’Oder et la Warta, Landsberg [27], Bromberg [28], Marienbourg [29] sur la Vistule, Elbing [30] où nous descendons pour nous restaurer. Dans un grand hangar, un plat de mauvais riz nous est présenté. Les curieux ne manquent pas… L’arrêt dure quarante minutes, puis à toute vapeur nous repartons… Sur la gauche le terrain est très accidenté et peu fertile, beaucoup de pommes de terre y ont été plantées à la charrue . A droite s’étendent de belles prairies très plates, parsemées de tas de tourbe, on dirait les veillottes [31] dans les prés de chez nous. Je vois aussi quelques poulains…

Nous passons près de l’embouchure de la Vistule. De nombreux voiliers parsèment la Baltique…

Une heure durant, nous traversons une immense forêt de sapins…Puis voici plusieurs petites gares où nous faisons halte. Il semble que nous sommes attendus, en effet de très jolies jeunes filles aux chignons tressés et bien garnis sont là, nombreuses, en robes courtes et très seyantes. Les hommes, cheveux sur les épaules et coiffés d’une sorte de bonnet fourré, sont tous âgés et portent de grandes redingotes grises ou marron. Les enfants, chaussés de bottes, rivalisent pour obtenir quelque chose de nous.

 

KÖNIGSBERG [32]

…Königsberg n’est pas loin. Dans la nuit qui tombe, nous devinons d’anciennes carrières jonchées de quelques gros blocs de marbre. A neuf heures… des coups de sifflet retentissent sans discontinuer …  nous arrivons enfin, la gare est aussi grande qu’à Berlin.

Le gouverneur de la ville et son état-major nous accueillent. Nous défilons sur cinq rangs,…une foule de curieux nous suit. Trois quarts d’heures plus tard, nous faisons halte. Nous voyons paraître les imposantes murailles de la citadelle qui sera notre prison. Passé le pont-levis, nous débouchons sur une grande cour…

Des paillasses sales contenant à peine cinq kilogrammes de paille, sont empilées dans les corridors. Chacun en prend une et s’installe du mieux qu’il peut.

Un quart d’heure plus tard, une platée peu consistante nous est distribuée, quelque chose qui ressemble à de la colle pour affiches. Ce plat inconnu de nous, est paraît-il, aussi courant en Prusse que la soupe en France. C’est un mélange de farines de seigle et d’avoine délayé dans de l’eau tiède sans sel le tout porté à ébullition après addition de quelques lardons frits au préalable. Cela n’est pas très ragoûtant, mais la faim aiguise l’appétit…

*****

Le lendemain, à cinq heures du matin, j’entends la sonnerie éraillée d’une trompette, c’est le réveil. Rassemblement dans la cour. Des groupes de trente sont formés, chacun est mis sous les ordres d’un caporal Prussien. Mon groupe est installé dans une chambre de trente pieds sur quatorze, éclairée par deux fenêtres cintrées à petites vitres donnant sur la cour. A droite, il y a un petit renfoncement avec quatre châlits différents de ceux de France. Ils s’emboîtent l’un dans l’autre et le pied du milieu est fixé par un cercle de fer : pas de fonte, rien que du fer forgé. Il n’y en a que dix-huit. Douze hommes coucheront par terre. Chacun a une couverte grise, un petit traversin rempli de paille et une mauvaise paillasse. C’est toute notre fourniture. Dans ce lieu réduit je vais passer des jours qui me paraîtront des mois…

Le fort Krönprinz est le plus grand de Königsberg : environ sept cents mètres de périmètre. Il est protégé par un fossé de dix mètres de large sur trois de profondeur. Les remparts dominent les environs de vingt pieds ; construits en grosse pierre brute sur une hauteur de quinze pieds, le sommet est en brique. Les murs d’un mètre cinquante d’épaisseur et crénelés tous les dix mètres et sur deux rangs, sont blindés par une terrasse de trois mètres de large avec balcon… Au centre de l’ensemble, se dresse une grosse tour carrée de quarante pieds de large. Les angles sont garnis de tours un peu plus hautes que les remparts…elles servent de magasin d’habillement et d’armurerie. On entre par un grand pavillon carré qui culmine à quarante cinq pieds. La porte est bardée de fer, le pont-levis, très lourd, est suspendu par deux grosses chaînes. La grande cour fait deux cents mètres de long sur cent vingt de large. On y dénombre près de trois cents fenêtres. Très propre, elle est garnie de bosquets, mais l’eau fournie par quatre grosses pompes en bois, n’est malheureusement pas potable : les latrines étant à côté. Dans la partie où nous logeons il y a cent cinquante sept chambres. Au-dessous se trouve un grand couloir crénelé.

Je vais essayer de décrire aussi fidèlement que possible la vie que nous menons à Königsberg, pour opposer un démenti formel aux exagérations des journaux prussiens qui veulent trop faire croire que nous sommes bien soignés… Ainsi, une feuille [33] allemande qui m’est dernièrement tombée sous la main, prétend dire toute la vérité sur la vie des prisonniers de guerre français en Prusse…. D’après ce journal, ils seraient traités avec douceur et bienveillance, bien logés, chaudement vêtus et au repas leur seraient servis la meilleure alimentation qu’une contrée aussi ingrate que la Prusse puisse produire ; bref, rien ne leur manquerait. Le journaliste ne parle peut-être que des prisonniers des camps de Mayence et de Dantzig. Il est bien possible que dans ces deux villes, les Prussiens se soient sentis obligés d’améliorer le sort des malheureux dont le seul crime est d’avoir défendu leur pays. Surtout près de la frontière, à Mayence,  l’autorité prussienne n’a pu qu’adoucir leur souffrance, car chaque jour elle reçoit un grand nombre d’effets des Français.

A Koenigsberg, au fin fond de la Prusse, il en va bien autrement…Les trente premiers jours la température étant supportable, notre sort est acceptable et le gouvernement prussien ne se sent pas obligé de nous donner le moindre vêtement. Deux mois plus tard, nos gardiens constatant l’état pitoyable dans lequel nous sommes, ne peuvent rester plus longtemps insensibles à notre misère, ils organisent des distributions de vêtements : une première fois des chemises et des caleçons… puis des chaussettes et des morceaux de linge pour nous moucher. En somme, l’indispensable pour nous garantir de la vermine…

L’hiver est déjà là…et nous ne portons encore pour tout vêtements qu’un pantalon de toile, une veste légère et des souliers percés, complètement déformés et dont la semelle a rendu l’âme depuis longtemps. Le 25 octobre, en toute sagesse, l’administration émue de la situation déplorable dans laquelle nous sommes, nous attribue des souliers rapiécés et ressemelés… les bottes et les souliers neufs sont donnés aux Alsaciens…

 

[1] Sorte de valise de cuir ou d’étoffe.

[2] L’établissement où se fabrique le pain pour la troupe. (Littré)

[3] Sorte de tambour orné de grelots, qu’on tient d’une main et qu’on frappe de l’autre. (Littré)

[4] Choloy- Menillot, commune de Meurthe-et-Moselle située à l’ouest de Toul.

[5] Dans les pays germaniques, eau de vie.

[6] Commune de Meurthe-et-Moselle située au nord-est de Toul.

[7] En avant !

[8] Fontenoy-sur-Moselle situé à 3 kilomètres au nord-est de Gondreville.

[9] Sorte de collier à tête pointue revenant sur le devant ayant un garot d’une grosseur de dix pouces sans                   tournure, un faux collier en toile pour renfonçure

[10] La gendarmerie de Pont-à-mousson s’était réfugiée à Toul et elle fut faite prisonnière comme nous.

[11] Allez, ouste !

[12] En avant, marche !

[13] Cantiniers

[14] Commune de Meurthe et moselle

[15] Juvigny sur Loison, commune de la Meuse

[16] Commune de la Moselle

[17] Commune de Meurthe et Moselle

[18] Commune de Meurthe et Moselle

[19] Commune de la Moselle

[20] Commune de la Moselle

[21] Douze centimes

[22] Land-wehr : armée territoriale.

[23] Allez, ouste !

[24] Leurs parents n’ayant pas été naturalisés, ils ont dû revenir en Prusse.

[25] Ville ancienne de Basse –Saxe située sur la Weser.

[26] Maintenant Kostrzyn en Pologne.

[27] Maintenant Gorzow-Wielkopolski en Pologne, 49400 h.

[28] Maintenant Bydgoszcz en Pologne, 383.000 habitants.

[29] Maintenant Malbork en Pologne sur le Nogat près de Gdansk.

[30] Maintenant Elblag en Pologne près de Gdansk, à l’est du delta de la Vistule, 72.000 habitants.

[31] Petit tas de foin qu’on forme sur les prés en fauchant, pour les recueillir plus tard (Littré).

[32] Königsberg qui fut Kaliningrad en URSS.

[33] Journal, publication périodique (maintenant sorti de l’usage)

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Classé dans Perrot Jacques

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