1870 : Le carnet de route d’Alexandre Voisin, cuirassier (01)

Merci à Perrot Jacques qui a transcrit ce carnet

Le carnet de route d’Alexandre Voisin cuirassier

 

LE BLOCUS DE TOUL

           Loin de chez moi, pendant onze mois j’ai tenu ce modeste carnet. Les spécialistes parleront mieux que moi du conflit Franco-Prussien. Je me suis contenté de rapporter ce que j’ai vu et ce que j’ai vécu.  

           Je faisais partie de la réserve de 1863 et je m’apprêtais à quitter la vie de garçon quand je fus rappelé à vingt-sept ans. La peine dans l’âme, je récupérai l’uniforme relégué au grenier depuis cinq ans…  

            Je pars enfin… Arrivé à Toul[1], je me présente au maître sellier… à ma grande satisfaction il m’accepte et me met tout de suite au travail. Porter les armes, me serait très dur, mais il ne faut pas croire que tout est rose pour moi : souvent il faut travailler jusqu’à dix heures du soir, voire jusqu’à minuit…

*****

Toul, le 14 août 1870

Neuf heures du matin… j’ai ordre de partir en reconnaissance… A peine dix minutes pour me préparer… Je prends ce qui me tombe sous la main, mon casque, mon sabre… Un de mes amis, très bon cavalier et désireux de monter me voyant contrarié, propose de me remplacer. J’accepte tout de suite…

Cette patrouille compte tout juste quarante hommes : gendarmes et cuirassiers. A moins d’un kilomètre, elle tombe sur deux escadrons de uhlans[2] qui font feu après avoir essuyé une décharge… Nos cavaliers étant sur une hauteur, la retraite est facile… nous perdons tout de même un gendarme. Une immense émotion s’empare des hommes… c’est le baptême du feu pour la plupart. Je suis bien content de ne pas y être allé… Voilà pour la première sortie… comment se passera la deuxième…?

Onze heures… les quatre appels sonnent…

Certains reçoivent un fusil, d’autres iront aider les artilleurs mobiles sur les remparts…douze hommes feront partie du peloton hors rang. Étant auxiliaire, j’en fais partie…

« mettez un pantalon de treillis, une veste, un casque et direction les postes de pompiers ».

Nous sommes deux cuirassiers par poste… une sorte de remise avec pour tout lit une épaisse litière de paille. Certains pompiers de la sizaine[3] paraissent soucieux, d’autres sont enjoués et nous offrent un verre…nous lions connaissance.

La nuit tombée, je m’enveloppe dans mon manteau…me voici sur « la plume de six pieds[4] ».

*****

Le 15 août,

Nuit assez bonne…

Dix heures… comme c’est la fête du souverain[5] nous aurons peut-être un petit supplément pour la soupe ?…  Amère déception…la portion n’est pas cuite, les haricots pourraient estourbir un moineau à quinze pas…

Après le repas, en guise de fête, je double le service.

Aujourd’hui, je n’ai que des contrariétés !

Pour moi, c’est la guerre qui commence vraiment…

La vigie de la cathédrale, observe un mouvement de troupe… Des Français ou des Prussiens ? La nuit approche, je me jette sur la paille, impatient du lendemain.

*****

Le 16 août,

Le soleil à peine levé, je suis debout, j’attends des nouvelles…peine perdue. Le temps est brumeux, il faut patienter….

Huit heures sonnent à Saint-Gengoult… le lieutenant des pompiers arrive, hurlant : « préparez-vous : l’attaque est imminente ! ».

Dix heures sonnent à la cathédrale … la vigie annonce l’ennemi. A peine arrivé au quartier, je vois le planton arriver à fond de train… l’ordre tombe de rejoindre nos postes… nous avons à peine le temps d’avaler un morceau ! Les tambours battent la générale. Les effectifs sont doublés, les gardes sédentaires, cocarde à la casquette, fusil en main, partent dans toutes les directions et courent comme des chasseurs en quête de gibier. Les volontaires passent : pour la plupart, des jeunes à l’air bien décidé. Peu après, les échos d’une légère fusillade parviennent à nos oreilles. Nous sortons les pompes et les accessoires, prêts à lutter contre le feu. Affolées, des femmes ferment leurs boutiques…elles ne savent pas où donner de la tête…en désespoir de cause, en grande hâte, plusieurs accourent vers notre poste : le lieutenant les envoie vers les casemates… Autour de moi, certains restent calmes, mais d’autres cachent mal leur émotion…

Midi sonne… Un coup de canon claque : le boulet frappe une cheminée qui s’effondre… Une dizaine de femmes à peine vêtues surgissent de la maison de tolérance… éperdues, elles crient, elles courent dans tous les sens… Coups redoublés, des boulets filent au-dessus de nos têtes avec des sifflements sinistres. Quelqu’un accourt : « il y a le feu à la recette générale ! ». Au plus fort de la canonnade nous partons, tuiles et briques grêlent dans la petite rue, quelques-uns sont touchés. Sur les lieux de l’incendie, personne ne veut faire la chaîne, si près de la cathédrale, à côté de la poudrière point de mire des Prussiens. Après des efforts redoublés, le terrible fléau est maîtrisé. Nous laissons une pompe sur place, en cas de besoin. J’ai mission de surveiller quelques débris enflammés qui semblent vouloir s’éteindre.

A peine une demi-heure plus tard, d’autres bâtiments sont menacés par les flammes au milieu desquelles se dresse une cheminée d’une vingtaine de pieds. Personne ne veut rester car le risque est grand…Je suis assis au pied d’un bosquet tandis que l’incendie progresse et pour me rassurer je ne quitte pas des yeux les seaux qui m’entourent… près de moi un pompier, jeune marié, n’est pas tranquille … Je fais signe à quelques civils de venir m’aider à remplir la pompe. A peine le premier vient-il d’arriver que la cheminée s’écroule dans ma direction. Brutalement je repousse le civil et d’un bond je me retrouve derrière le chariot de la pompe, pensant être à l’abri des roues épaisses et massives… Pas du tout. La couronne de la cheminée tombe juste à côté de moi, brise le chariot et les roues volent comme des plumes… je suis projeté contre le mur de la maison derrière moi. Je pousse un cri perçant et je me relève tout hébété. Je m’écroule dans les bras d’un civil qui se trouve là…

Quelqu’un me transporte dans la cour d’une maison voisine, m’allonge sur un matelas près de la porte. On me fait boire un bol de bon vin, je perds connaissance… Quelques minutes plus tard je retrouve mes sens, réveillé comme par un roulement de carrosse. Ouvrant les yeux, je ne sais plus où j’en suis. Des briques et des tuiles jonchent mon matelas et la cour. Un brancard doit arriver de l’hôpital…Après de longues minutes qui me paraissent une éternité…je vois entrer quatre hommes chargés d’un grand panier d’osier. Ils me déposent au fond de cette malle. Il y a peu de volontaires pour me transporter dans le grondement ininterrompu du canon et le sifflement incessant des obus qui passent au-dessus de nos têtes pour aller exploser sur les remparts.

Quatre heures sonnent à l’hôpital. Dans la chambre des blessés, j’ai le lit numéro 7.

Soudain la canonnade se tait. Une sœur annonce que les Prussiens se retirent.

Moi qui ne supporte pas la vue du sang…j’assiste à un spectacle horrible… Sur ma gauche le numéro huit, un garde mobile a reçu une balle dans l’épaule et se voit mourir … il geint continuellement… Mauvaise nuit…

*****

Le lendemain, à mon réveil, je vois en face de moi, un jeune volontaire de la ville, la mâchoire fracassée. Il est défiguré et inondé de sang. A droite, un jeune soldat du quatre-vingt-quatorzième… les reins brisés à la gare de Toul. Plus loin un autre se meurt, criblé d’éclats d’obus. Je suis le moins malade des quinze…

C’est l’heure de la visite, le Médecin Major de Nancy entre, suivi de trois médecins civils et d’une demi-douzaine de carabins à grands tabliers blancs. Ils me sondent et déclarent que je souffre seulement d’une forte contusion à l’abdomen. Ils prescrivent des cataplasmes.

Plusieurs jours passent, je ne peux pas manger, tout me dégoûte… Je demande à la sœur si elle n’a pas de vulnéraire[6] ou autre. J’ai dans l’idée qu’un dépôt pourrait se former si on ne me posait pas de sangsues. « Pas du tout ! » me dit-elle, « conformez-vous aux prescriptions du Major, et vous guérirez vite ».

Le commandant et le capitaine viennent me voir. Ils me disent que le seize un sous-lieutenant et un brigadier ont été tués.

A l’étage au-dessus, il y a une chambrée de Prussiens, tous grièvement blessés. Tous les jours il en meurt deux ou trois.

L’appétit commence à revenir, je suis aux trois quarts. A six heures, une petite panade. A dix heures, un bol de bon bouillon gras, un gros morceau de pain, une petite tranche de bouilli ou de veau, quelques fois du hachis et de la salade, le tout servi dans une petite terrine. En plus, tous les malades ont droit à une cruche de tisane et à un quart de vin un peu baptisé. A quatre heures, mêmes rations que le matin.

*****

Le 23 août,

C’est aujourd’hui dimanche. On nous prévient que le bombardement va recommencer. Les sœurs ne savent pas où se mettre. Quant à moi, je me lève pour aller manger. A la cuisine, on blinde les fenêtres avec des matelas. Nous passons à table. J’ai à peine fini d’avaler la soupe que la canonnade recommence.

Les pièces de vingt-quatre et les mortiers de la porte de France qui sont positionnés à cinquante mètres d’ici, donnent aussitôt et une vibration inquiétante ébranle les fenêtres. Un obus explose, quelques éclats frappent les fenêtres de plein fouet, d’autres ont pénétré dans la chambre des Prussiens qui sont effrayés.

Bientôt des blessés arrivent. Le premier est un vieillard d’une soixantaine d’années. Il expire dans la demi-heure. Puis ce sont deux hommes de mon régiment, l’un a un éclat d’obus dans le côté, on l’extrait aussitôt, mais il crie tellement qu’on n’entend plus les boulets creux qui sifflent au-dessus de nos têtes. L’autre a cinq blessures, il paraît plus mort que vif, il est livide et semble attendre une fin imminente. Voici enfin une dizaine de blessés, tous plus ou moins grièvement touchés. Je frissonne d’horreur quand je vois ces pauvres moribonds se tordre sur leur lit chaque fois que sifflent boulets et obus et que pleuvent comme grêle des éclats de tuiles. Une jeune sœur prie à genoux, elle n’ose pas lever les yeux car à tout moment elle a peur de voir un mourant l’appeler.

Enfin le canon se tait, six heures sonnent. Nous apprenons qu’un général prussien a été tué le 16 et qu’aujourd’hui c’est le Prince de (illisible).

Le siège a duré quarante jours.

Nous changeons d’hôpital. Nous sommes installés au premier étage, salle Saint Louis, une grande chambre qui loge une vingtaine d’hommes, tous plus convalescents que malades. Les sœurs sont les mêmes, la nourriture est la même.

Quelques journées de tranquillité… L’ennemi ne tire que toutes les heures… pendant quelques jours il se tait, ce qui nous permet de faire un petit tour dans le grand et magnifique jardin d’où nous apercevons les sentinelles prussiennes en faction au sommet de la côte à dix huit cent mètres de nous. Cette position est une des meilleures qui soient, de là-bas on peut voir toute la ville. Le célèbre Vauban a malheureusement oublié cette côte quand planifia ces fortifications. En un jour l’ennemi aurait pu cribler la ville de boulets et la transformer en une gigantesque fournaise s’il avait été plus astucieux. Heureusement pour nous, trois bombes sur quatre passent de l’autre côté de la ville ou explosent à quinze mètres du sol… ce qui nous permet d’apprécier la terrible puissance de ces engins de mort…

Il est dix heures. C’est la cloche du déjeuner. Tout le monde se met à table avec son gobelet de terre, sa fourchette et sa cuillère. Nous récitons le bénédicité et pendant le repas une sœur fait une lecture pieuse.

A quatre heures de l’après-midi, même rituel.

A cinq heures, prière à la chapelle qui est très belle. L’autel en marbre blanc est superbe, au-dessus, est représentée l’Annonciation. Les orphelines chantent des cantiques et nous mêlons nos voix aux leurs. Cette petite cérémonie fait un peu oublier les tourments de la veille.

*****

Jeudi vingt-sept.

Le jour de l’adoration du Saint Sacrement.

L’autel est orné avec goût, l’orgue aux belles sonorités accompagne un frère qui, m’assure-t-on, a obtenu le premier prix de plain-chant au concours de 1867, ce que je veux bien croire car je n’ai jamais entendu une aussi belle voix. La messe finie, on se sépare jusqu’à la cérémonie du soir.

Il est deux heures, trois petites cloches égrènent leurs notes argentines. Les vêpres commencent. Une trentaine de vieillards de l’hospice sont présents, les orphelines à la grande tribune chantent magnifiquement. J’ai tout de même l’impression qu’ici le salut est célébré avec moins de pompe que dans les petites paroisses de Seine-et-Oise.

Dix-septième jour d’hôpital.

Le docteur signe mon billet, je sors. Je visite la cathédrale très ancienne qui ressemble à celle de Mantes. De jolies colonnes ornent l’intérieur. Mais elle est bien abîmée… La place est jonchée de plâtras et de moellons, sous l’horloge, la rosace est criblée de trous d’éclats d’obus. Tous les vitraux sont brisés. Par contre l’intérieur est peu endommagé… Sur le maître-autel sont gravés les noms de certaines villes du diocèse.

Arrivé à la caserne, je demande une fourniture[7], un vieux grognard de maréchal des logis me dit qu’il n’a rien pour moi, mais qu’à la salle de police on me donnera tout ce que je cherche… Sans même répondre je ferme la porte … je finis par me coucher dans le lit d’un homme qui monte la garde.

*****

Le lendemain, je me fais porter malade, le docteur m’exempte de toutes corvées, surtout d’une grande revue de garnison : dix-sept cents hommes, garde sédentaire et pompiers compris, seront inspectés par le Commandant de la Place. La fanfare de la brigade anti-incendie est de qualité. Les citoyens sont là pour la plupart. Heureusement que Messieurs les Prussiens n’envoient pas de bombes au milieu de tout ce monde qu’ils peuvent facilement repérer depuis leurs postes d’observation ! Le temps est magnifique, comme par miracle pas d’incidents …Mais, moins d’une heure après la revue, une dizaine de boulets creux s’écrasent au beau milieu de la place. Pendant une partie de la nuit les coups se font moins nombreux, toutes les demi-heures seulement. Le Commandant de la Place donne ordre de ne pas tirer, aussi grave que soit le motif.

*****

Quelques jours plus tard un garde mobile de faction entend du bruit. Le lendemain on a l’explication : à la faveur de la nuit noire, l’ennemi qui s’est emparé d’une petite barque est arrivé jusqu’aux remparts. Il a vainement tenté de miner un égout. Aussitôt la garde est doublée et au moindre bruit elle doit faire feu. Prévenus par leurs espions qui ne manquent pas, surtout à Toul, les Prussiens abandonnent….

*****

Deux jours passent, ils mettent le feu au moulin situé à deux cents mètres du rempart. Les guetteurs aperçoivent quelques cavaliers mais ne tirent pas : les consignes sont sévères. Quelques jours avant, le commandement a envoyé des volontaires : des cuirassiers et des fantassins en protection, mais sous la menace des Prussiens, le meunier a demandé la suppression de cette garde. Le feu éclaire toute la ville, la batterie de la côte tire un coup minute en direction du moulin, nouveau point de mire de l’ennemi.

Deux heures du matin…une bombe éclate près de la fenêtre de l’atelier où je dors, un éclair m’aveugle. La poudre remplit la pièce d’une épaisse fumée qui entre par la porte. J’enfile mes vêtements et je cours vers les casemates qui sont à quarante mètres. Je suis à peine à mi-chemin qu’une bombe vient s’encastrer dans le rempart, dix mètres devant moi. Dans la casemate, je m’assieds sur une brassée de paille. J’entends des boulets creux, la porte est fracassée, un éclat finit sa course sur une femme, d’autres atteignent quelques hommes assis à l’entrée…

Il est cinq heures. La canonnade cesse, un officier prussien nous demande de laisser passer leurs trains à volonté et en contrepartie la ville resterait tranquille. Le Commandant ne veut rien savoir, il lui donne dix minutes pour vider les lieux… Deux jours de calme…

*****

Le lendemain 4 septembre, un officier prussien brandissant le drapeau parlementaire vient annoncer la prise de Sedan et déclare au Commandant qu’il ferait mieux de se rendre car l’Empereur a été fait prisonnier avec quatre-vingt mille hommes, et qu’il est inutile de poursuivre le combat… Le Commandant n’est pas du tout de cet avis… l’officier a dix minutes pour déguerpir.

*****

Le surlendemain un troisième parlementaire arrive : il propose la reddition de la ville avec les honneurs de la guerre, sinon passé le délai d’une heure, rien ne lui sera épargné et l’incendie la ravagera de toutes parts. Réponse du Commandant : « j’attends des ordres » Il recommande de tirer aussi peu que possible.

Notre artillerie entre en action : la canonnade est très vive, les mortiers de la Porte de France tirent par intermittence, ce qui paraît bien gêner l’ennemi. Quelques tirailleurs s’embusquent derrière les arbres et les buissons mais n’osent pas approcher davantage, ils se rappellent trop bien l’affaire du seize. La nuit tombe, le feu se calme, la vigie annonce un mouvement de l’ennemi. Le lendemain, on distingue nettement un officier qui passe d’une pièce à l’autre pour régler le tir. La canonnade ne dure pas plus de deux heures, les Bavarois se faufilent entre les vignes puis se retirent. En fin de journée le calme revient.

*****

La semaine se termine : les Prussiens semblent connaître l’heure de la soupe, ils ne cessent de viser la cuisine qui se trouve à quatre cents mètres d’ici. Comme l’ennemi peut nous voir, les officiers décident de nous envoyer par groupes de cinq au maximum et ils changent l’heure de la soupe : les nigauds d’en face sont déjoués et brûlent leur poudre pour rien…

Nous attendons le prêt de campagne depuis plusieurs jours, mais au lieu de nous le payer, les officiers le versent à l’ordinaire. Pour avoir quoi ? Deux cuillerées de haricots qui sont restés en magasin pendant des années… et ce qui est pire, les bestiaux devenant rares, la ration est diminuée… Nous devrions aussi recevoir un quart de vin par jour, tout le plaisir est pour nous quand nous le voyons livrer au bureau du chef … mais c’est à peine si nous en recevons un tous les trois jours. Ainsi vont les choses jusqu’au vingt-trois…

Voici le grand coup… le maître sellier a transféré l’atelier en ville : il est impossible de rester à la caserne où pleuvent les boulets creux et les bombes… le cœur n’est pas au travail.

Il est six heures du matin, le canon tonne, nous hésitons à partir. Mes camarades d’atelier sont restés à leur poste, ils décident de mettre leur casque et de retourner aux pompes qu’ils ont délaissées quelques jours avant.

Moi, je vais à l’atelier. Arrivé dans la rue aux fèves(?), une grêle de boîtes à balles arrose les toits avec tel un bruit qu’on ne sait plus où se fourrer…  la rue est couverte de tuiles, je me sauve à toutes jambes en longeant les maisons. Arrivé chez le maître sellier, je me mets à l’ouvrage pensant que la canonnade va finir par se calmer comme d’habitude, mais, au bout d’une demi-heure les coups redoublent.

Nous apprenons que l’ennemi a reçu d’importants renforts. Les batteries ont été doublées sur la côte Saint Michel : nous sommes bombardés de trois côtés… Nos pièces de la porte de France ne peuvent rien faire, seuls les mortiers causent un peu de dégâts chez l‘adversaire. L’ennemi monte une embuscade sur le pont de la Moselle, mais n’ose pas agir, il reste en retrait à deux kilomètres de la ville, caché dans un bois.

A deux heures de l’après-midi je n’ai toujours pas pu rejoindre le quartier pour la soupe : les boulets creux et les bombes éclatent au-dessus des jardins, quelques éclats sifflent devant nos fenêtres : avec le maître nous descendons à la cave…il me semble être dans un magasin de meubles…que des fauteuils, des chaises et des matelas !

Deux curés sont là, avec leur bonne, ils mangent un morceau de pain avec du fromage, de temps en temps ils se mouillent les lèvres dans un bol de bon vin. En face, sur une grande table sont dressés une dizaine de couverts. Le maître-tailleur est là, avec toute sa famille qui est nombreuse. Je suis invité à dîner : de la soupe et du bouilli, puis un peu de fromage. Le vin ne manque pas, on préfère le boire plutôt que de le laisser aux Prussiens. Malheureusement je ne peux pas en profiter car depuis quelque temps je souffre des dents … une telle rage me prend que je ne sais plus où j’en suis. Je sors, le mal s’atténue. Je regarde la maison… seulement une dizaine de carreaux cassés.

Le vicaire arrive tout essoufflé, depuis huit heures, il est resté enfermé dans la sacristie de l’église Saint-Gengoult[8]. Heureusement pour lui, à part les vitraux brisés, cette église tient bien debout et ses murs criblés d’éclats protègent la sacristie. Il nous apprend que toutes les maisons de la rue sont touchées et qu’un incendie fait rage près de nous.

Il est trois heures. La canonnade cesse d’un coup. Avec le maître sellier je me rends au Quartier. Sur notre chemin, nous passons devant un grand incendie. Le danger est tel que personne n’essaye de l’éteindre. Le maître de maison a les jambes broyées, plus loin, une jeune fille a été tuée et son [……] qui était à côté d’elle a été blessé. La caserne est éventrée en plusieurs endroits, le toit criblé de trous. Dans l’atelier nous ramassons ce que nous pouvons. Très vite nous apprenons que les notables de la ville se sont réunis et ont sommé le Commandant d’accepter la reddition… Le drapeau parlementaire flotte sur la cathédrale…quelqu’un affirme qu’en ce moment même le Commandant est entrain de signer la capitulation…

(à suivre)

 

[1] Commune de Meurthe et Moselle

[2] Lanciers dans les anciennes armées allemandes.

[3] Demi-douzaine.

[4] Paillasse d’environ 6 pieds

[5] Sous le Premier et le Second Empire, la Saint-Napoléon est la fête nationale instituée le jour de la naissance de Napoléon Ier.

[6] Genre de médicament propre à guérir une blessure ou que l’on administrait après un traumatisme (vieilli)

[7] Literie militaire.

[8] Cette église du faubourg Saint Gengoult date des premiers siècles. Elle a été détruite plusieurs fois.

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Classé dans Perrot Jacques

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