Décrotteurs

Extrait du : « DICTIONNAIRE HISTORIQUE DES ARTS, MÉTIERS ET PROFESSIONS Exercés dans Paris depuis le XIIIe siècle »

par Alfred Franklin (édition 1906)

 

Décrotteurs. Ils ne sauraient faire remonter bien haut leur origine, car je ne rencontre pas trace de leur existence à l’époque où leur intervention eut été le plus utile.

Avant que les carrosses fussent devenus d’usage ordinaire, on changeait de chaussure, les jours de pluie, avant de se présenter dans une maison. Les Lois de la galanterie publiées vers 1644 s’expriment ainsi : « si les galands du plus bas estage veulent visiter les dames de condition, ils remarqueront qu’il n’y a rien de si laid que d’entrer chez elles avec des bottes ou des souliers crottés, spécialement s’ils en sont logés fort loin ; car quelle apparence y a-t-il qu’en cet estat ils aillent marcher sur un tapis de pied et s’asseoir sur un faut-œil de velours ? C’est aussi une chose infâme de s’estre coulé de son pied d’un bout de la ville à l’autre, quand mesme on auroit changé de souliers à la porte, pource que cela vous accuse de quelque pauvreté.

Il faut bien conclure de ceci qu’au milieu du dix-septième siècle l’industrie des décrotteurs n’existait pas encore. Mais nous savons qu’elle était déjà florissante au début du siècle suivant, car Nemeitz écrivait en 1718 : « On trouve partout des décrotteurs qui s’offrent, avec toutes les flatteries imaginables, à vous décrotter les souliers. »

Nous les voyons, un peu plus tard, divisés en trois classes :

1°) les décrotteurs résidents, qui occupaient une place fixe, soit dans un carrefour, soit sur les hauts trottoirs du Pont-Neuf ou du Pont-Royal.

2°) Les décrotteurs ambulants, qui parcouraient les rues en proposant leurs services.

3°) Les décrotteurs au mois, attachés à des maisons particulières, à des hôtels meublés, etc.

Le métier n’exigeait qu’un capital insignifiant, était simple et facile. « Ils se servent d’une petite sellette pour faire appuyer le pied de celui dont ils doivent décrotter les souliers, d’un mauvais chiffon pour ôter la boue qui est autour du soulier, d’une décrottoire pour enlever ce que le chiffon a laissé, et d’une polissoire pour étendre également la cire ou l’huile mêlée de noir de fumée qu’ils ont répandue sur l’empeigne. Ils ne noircissent le soulier qu’après qu’ils ont passé du blanc d’Espagne sur les boucles avec une petite brosse faite exprès ; ils se servent d’une autre pour ôter la crotte qui s’est attachée aux bas en marchant. Ils mettent ainsi ceux qui n’ont point d’équipage en état de se présenter plus honnêtement dans les maisons où ils ont affaire.

Les décrotteurs attachés à des maisons particulières se tiennent communément dans les hôtels garnis, où non seulement ils décrottent les souliers de ceux qui y logent, mais encore nettoyent leurs habits, leur servent comme valet de chambre et font leurs commissions. On les prend ordinairement au mois. »

Sébastien Mercier vante surtout l’habileté des décrotteurs résidents installés sur les trottoirs du Pont-Neuf. « La célérité, la propreté, dit-il, distinguent des décrotteurs-là ; ils sont réputés maîtres… S’il pleut ou si le soleil est ardent, on vous mettra un parasol en main, et vous conserverez votre frisure poudrée. » Et cette délicate attention n’augmentait pas le prix de l’opération : « de temps immémorial, dans toutes les saisons, à la porte des spectacles ou ailleurs, quelles que soient les variations des comestibles ou le haussement des monnoies, on paie invariablement deux liards pour se faire ôter la crotte des bas et des souliers. »

Les choses ont bien changé vingt ans après. Une révolution a passé par là, et d’immenses progrès se sont accomplis. Écoutez un peintre des mœurs parisiennes à la fin du dix-huitième siècle : « Tout tend vers la perfection, tout jusqu’à l’art du décrottage. Il y a quelques années un savoyard maladroit, un grossier auvergnat brossait rudement les souliers sans épargner les bas, et noircissait quelquefois ces derniers aux dépens des autres avec de l’huile puante mêlée à un peu de noir de fumée. Aujourd’hui, un artiste muni d’une éponge et de deux ou trois pinceaux de diverses grosseurs effleure la chaussure, en enlève à peine la boue et recouvre le tout d’un cirage noir et brillant. Entrez dans cette boutique au Palais-Égalité (Palais-Royal), près du théâtre. On vous offre un fauteuil, un journal ; asseyez-vous et lisez, lisez ou plutôt examinez la gravité de l’artiste décrotteur, et voyez comme la célébrité a imprimé une sorte de dignité à ses traits. »

Nous savons encore que ces artistes avaient « une toilette de garçons limonadiers ou restaurateurs « , et qu’ils faisaient parfois des recettes de deux cents francs.

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