Vingt lieues autour de Paris

VINGT LIEUES AUTOUR DE PARIS

OU PANORAMA VIVANT DES BARRIÈRES, DE LA BANLIEUE

PARIS – R. RUEL Ainé, Libraire – 1851

CHARENTON ET ALFORT

 

   Charenton-les-Carrières avoisine Conflans. Son sol, creusé souterrainement pour l’extraction de la pierre, est couvert de jolies maisons de campagne, bâties sur le penchant du coteau. Plusieurs fabriques importantes y sont établies ; on y voit des fonderies de fer, des manufactures de produits chimiques, d’acier poli, de féculeries, des ateliers de gravure pour les cylindres destinés à l’impression des toiles, etc., etc.

Dès le septième siècle il existait à Charenton un pont de bois sur la Marne pour faciliter par terre les arrivages à Paris. Considéré comme une des clés de la capitale, ce pont a été souvent fortifié, attaqué, défendu. En 865, les Normands s’en emparèrent et le rompirent. Il a depuis joué un grand rôle dans l’histoire des guerres faites à la France et dans celle des guerres de religion. Les calvinistes le prirent en 1567. Henri IV l’enleva aux soldats de la ligue ; il était alors protégé par une grosse tour à la tête du pont : dix enfants de Paris y résistèrent pendant trois jours à toutes les forces de l’armée royale. Henri IV victorieux fit raser la tour et pendre les dix parisiens. – Pendant les troubles de le fronde, le pont de Charenton fut plusieurs fois pris et repris ; antérieurement, et dans diverses circonstances, il avait été détruit et réédifié. Il le fut encore en 1714, tel qu’il est aujourd’hui : six de ses arches sont en pierre ; quatre autres qui forment le milieu du pont, sont en bois.

Au moment de la première invasion, en février 1814, l’ennemi inondait les plaines de la Champagne et menaçait d’arriver aux portes de Paris, on fortifia les approches du pont, et il fut établi aux deux extrémités des redoutes palissadées. Mais quand nos soldats se multipliaient en vain pour arrêter le torrent de l’invasion qui débordait de toutes parts, à qui confier cette première défense de Paris ? Les élèves de l’école vétérinaire d’Alfort sollicitèrent l’honneur de combattre à ce poste avancé ; ils essayèrent en vain de disputer le passage du pont. Le 30 Mars, accablés par le nombre, ils furent contraints de céder à la force. Charenton fut pris et l’ennemi se répandit aussitôt sur la rive droite de la Seine.

C’est à Charenton-Saint-Maurice qu’existait le fameux temple des protestants construit en vertu de lettres patentes accordées par Henri IV en 1606, brûlé en 1621 par les catholiques, et réédifié deux ans après sur les dessins de Jacques de Brosse, célèbre architecte. Ce temple était d’une grandeur et d’un style imposant dans sa simplicité. Les protestants y tinrent leurs synodes nationaux de 1623, 1631, 1644. Ils avaient auprès une bibliothèque, une imprimerie et des boutiques de libraires. Plusieurs ministres de Charenton se rendirent illustres par leurs talents. En 1658, une bande de fanatiques ameutés par les jésuites, ces incorrigibles boute-feu de la chrétienté, tentèrent pendant la nuit d’incendier le temple ; les protestants se plaignirent au parlement ; mais Louis XIV ayant révoqué l’édit de Nantes, le soir même du jour où cette révocation eut reçu la sanction parlementaire, 22 Octobre 1665, les dévots séides de Loyola commencèrent à consommer sur le temple leur œuvre de destruction. Au bout de cinq jour, il ne restait pas vestige de ce vaste et superbe édifice. Sur son emplacement, on éleva un couvent de bénédictines, et une petite église qui fut achevée en 1703 et qui subsiste encore.

L’hôpital de Charenton, fondé en 1741, par Sébastien Leblanc, est particulièrement affecté au traitement des maladies mentales. On peut y recevoir plus de quatre cents personnes des deux sexes, admises soit gratuitement, soit comme pensionnaires. Les prix de la pension sont de 1,300 fr. et au-dessus, 1,000 fr. et 720 fr. Le public ne pénètre pas dans les quartiers affectés aux malades ; on ne lui montre que les cours et les jardins. Les aliénés reçus à titre gratuit sont renvoyés à Bicêtre, aussitôt que l’on a reconnu l’impossibilité de les guérir.

L’hôpital de Charenton, ci-devant maison royale, est situé sur le penchant d’une colline au bas de laquelle coule la Marne ; elle offre de toutes parts une vue ravissante. On y respire un air pur, ses bosquets sont frais, et ses promenades délicieuses, au milieu d’un enclos assez vaste pour que la privation de la liberté ne soit pas trop sensible. – L’exécrable marquis de Sade, ce monstre de luxure et de cruauté qui avait érigé en doctrine la perpétration des crimes inouïs dont il s’était souillé, a terminé dans la maison de Charenton son abominable existence. Nul homme n’a jamais eu une physionomie plus calme et plus douce : c’était la tête vénérable de Bernardin de Saint-Pierre, et pourtant quelle âme ! quelle criminelle imagination ! quelles épouvantables mœurs ! Bonaparte ne voyant dans les actes de sa vie et dans ses livres que des effets de la démence, l’avait fait renfermer comme fou ; il eut mieux fait de le livrer aux tribunaux ; rétablir les lettres de cachet, même pour un bon motif, c’était introduire un dangereux précédent, c’était ouvrir la porte à cet arbitraire, qu’il est toujours déplorable de voir substituer à la justice.- Le public honnête eut applaudi à la séquestration du marquis de Sade si elle n’eut pas été un moyen de soustraire à la vindicte des lois et à l’infamie d’une condamnation bien méritée, un membre de la vieille noblesse.

Au-delà du pont de Charenton est le château d’Alfort, consacré à l’établissement de l’école vétérinaire, fondée en 1766, sous le titre d’École royale d’économie rurale. Partie des élèves est aux frais du gouvernement ; d’autres paient pension. La durée des études est de huit ans. Un troupeau de mérinos pour le croisement des races et l’amélioration des laines, y est entretenu avec le plus grand soin. L’école possède un veste amphithéâtre, un musée d’anatomie comparée des plus curieux, une clinique et des infirmeries où l’on traite les animaux malades. De savants professeurs y donnent gratis leurs consultations. Depuis 1848, on a cessé de recevoir l’espèce canine dans cet établissement, sérieusement menacé d’être envahi par tous les roquets et bichons des vieilles dévotes de la capitale.

Alfort a une bonne auberge, la poste aux chevaux, et plusieurs cafés assez fréquentés. Entre Alfort et Maisons, près du confluent de la Marne et de la Seine, dans une très forte position, s’élève le fort de Charenton, commandant la route d’Italie, et à quelque distance, sur la rive gauche de la Seine, le fort d’Ivry, pouvant défendre avec lui, par des feux croisés, le passage du fleuve.

Adhérent-CGMA-Sylvie-R-152

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