Recherches sur une salle à manger au moyen âge

C’était à table que les seigneurs se plaisaient surtout à étaler leur luxe. Ils se livraient souvent entre eux des assauts de folles dépenses, et toute la rigueur des lois somptuaires renouvelées à l’avènement de chaque roi ne put rien contre cette frénésie de prodigalité.
Un seigneur renfermé dans son manoir n’avait guère, en effet, d’autre moyen de montrer ses richesses qu’en exposant aux regards une nombreuse vaisselle d’or et d’argent ; c’était ordinairement l’occasion d’un repas que l’on annonçait quelque temps d’avance, et auquel venaient assister les bannerets du voisinage.
La salle à manger était presque toujours l’appartement le plus vaste et le plus spacieux du château. Sur les murs, recouverts de longues tapisseries, étaient peintes des scènes tirées des fabliaux et des romans de chevalerie. Le parquet était jonché de foin, de nattes tressées de paille ou de fleurs, suivant les moyens du propriétaire. La table était au milieu et à l’autre bout, le dressoir ou dressouer, appelé buffet au XV° siècle, et éridence au XVI° ; plusieurs de nos rois en avaient trois : un pour l’argent, l’autre pour l’argent doré, et le dernier pour l’or. Disposé en gradins, on y plaçait dans l’ordre le plus favorable des bassins, des vases enrichis des pierres les plus précieuses. Tous ces objets n’étaient guère que pour la vue ; car les sculptures en ronde bosse, les dessins charmans que l’on y traçait, se seraient fort mal associés avec la sauce des mets et le tranchant du couteau et de la cuillère.
On employait à la construction de ces dressouers les bois les plus précieux, taillés, sculptés, travaillés dans la forme et avec l’art que l’on connaît aux ouvriers du moyen âge. On les recouvrait quelques fois de draps d’or ; la ville d’Orléans en offrit un en or à l’empereur Charles IV, estimé à 8,000 livres tournois. La seule trace conservée de cette antique magnificence se retrouve encore dans nos campagnes, où il est d’habitude d’étaler, devant une vieille armoire gothique, quelques plats de faïence et un bassin de cuivre bien propre et bien brillant.
Mais les choses usuelles se mettaient sur la table même. On y étendait une grande nappe richement ouvrée et à dessins à jour ; elle se nommait doublier, et ce ne fut que sous Henri III que l’on introduisit une seconde petite nappe roulée et relevée en coquille aux extrémités ; on l’enlevait au dessert. Quant aux serviettes, les assistants s’essuyaient au doublier ; ce n’était qu’à la fin du repas qu’un page apportait une aiguière et une serviette pour se laver les mains. L’expression trancher la nappe est venue de ce que, lorsqu’un seigneur voulait se venger d’un rival, il envoyait un héraut couper en deux la partie de la nappe devant laquelle il était assis, et renverser son pain et son verre ; c’était un affront que la mort seule pouvait laver. Chaque convive avait devant lui une assiette tantôt de terre, d’argent ou de faïence (nous ne parlons point des dessins et miniatures, que nos ancêtres reproduisaient jusque dans les choses les plus futiles) ; à côté était ce qu’on a appelé coupe, hanap, estamore, quart, etc. On en voit qui supportent outre le verre ordinaire, un autre petit, servant de pied, pour boire les liqueurs, et qui ne ressemble pas mal à une petite clochette. Le couteau fut d’abord le seul instrument connu pour porter les mets à la bouche ; on les faisait, pour cela, ronds du bout ; on leur donnait toutes les formes.
Nos rois avaient pour renfermer leur couvert, ce qu’on appelait une nef ou cadenas, à cause de sa forme de vaisseau ; on y mettait couteau, cuillère, hanap, serviette, cure-dent, etc, etc. Aux extrémités de la table étaient ce qu’on appelait les surtouts, assiettes creuses où les mets se représentaient en bosse ; on les laissait vides, ils faisaient représentation. Des fontaines jaillissantes entouraient les convives, et laissaient couler à longs flots le vin, l’eau rose et l’eau de fleurs d’oranger. Puis une nombreuse suite de varlets, pages et écuyers faisaient le cercle, portant à la main des torches dans de superbes candélabres d’or et d’argent.
Article extrait du « Magasin pittoresque » 1833 (Gallica)

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