Archives quotidiennes : 28 juillet 2013

France Pittoresque – 1835 : Côtes-du-Nord (1)

Département des Côtes-du-Nord. ( Ci-devant Basse-Bretagne )

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HISTOIRE
ANTIQUITÉS
CARACTÈRE, MŒURS, ETC.
COSTUMES.
LANGAGE.
NOTES BIOGRAPHIQUES.
TOPOGRAPHIE.
METEOROLOGIE
HISTOIRE NATURELLE.
VILLES, BOURGS, CHÂTEAUX, ETC.
VARIÉTÉS. — MŒURS BRETONNES.
DIVISION POLITIQUE ET ADMINISTRATIVE.
POPULATION.
GARDE NATIONALE.
IMPOTS ET RECETTES.
DÉPENSES DÉPARTEMENTALES.
INDUSTRIE AGRICOLE.
INDUSTRIE COMMERCIALE.
BIBLIOGRAPHIE.

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Les Curiosolites et les Ambiliates étaient, à l’époque de la guerre de l’Armorique contre César, les peuplades principales habitant le territoire qui forme aujourd’hui le département des Côtes-du-Nord. — Ce pays, compris dans la troisième Lyonnaise, fit ensuite partie de la Bretagne, suivit toutes les vicissitudes de cette grande province, et fut avec elle réuni à la France. — Il avait eu à souffrir beaucoup pendant les guerres de la ligue, mais depuis sa réunion, jusqu’en 1758, il jouit d’une tranquillité profonde. A cette époque les Anglais débarquèrent sur la Côte de Saint-Cast et jetèrent l’alarme dans la Bretagne ; mais huit jours après ils furent forcés de regagner honteusement leurs vaisseaux. — Pendant la Révolution, le département prit peu de part à la guerre civile ; ce fut néanmoins sur son territoire que se livra le combat où fut tué, en 1795, lors de l’expédition de Quiberon, le chevalier de Tinteniac, commandant une division de l’armée rouge, c’est-à-dire de paysans bretons qu’on avait revêtus de costumes anglais.

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ANTIQUITÉS

Les antiquités druidiques des Côtes-du-Nord ne sont ni aussi considérables, ni aussi multipliées que celles du Finistère et du Morbihan. On y voit des peulwens, des dolmens, des pierres branlantes, des tumulus, etc. — Nous nous bornerons à citer la pierre branlante de l’île de Bréhat et le tumulus de Lancerf.

Le département renferme les ruines de deux villes antiques, Corseul, capitale de Curiosolites, qui existait à peu de distance de Dinan ; et Rhéginea, port romain dont on voit des traces à Erqui, près de Lamballe. — Corseul était une ville importante où aboutissaient quatre voies romaines. De nombreux débris, témoignent de son ancienne grandeur, notamment les ruines d’un temple octogone que quelques auteurs ont cru être le fanum Martis, dont il est question dans la table théodosienne. Outre des tombeaux renfermant des ossements d’une grande dimension, on y a découvert du verre à vitres, et, ce qui doit paraître plus curieux, une espèce de pipe en terre rouge, qui semblerait prouver que quoique les anciens Gaulois ne connussent pas le tabac, ils avaient l’usage de fumer quelques plantes fortes âcres et aromatiques. — Les antiquités d’Erqui se bornent à quelques murs ruinés, à des médailles effacées, et à une mosaïque assez bien conservée. — En 1808 et en 1824, la mer a laissé à découvert sur la plage de Binic, les restes d’un ancien édifice de 80 pieds de long, sur 40 de large, dans ses murailles, que quelques savants du pays croient de construction antique, on a recueilli environ 200 médailles des empereurs romains et quelques monnaies espagnoles à l’effigie de Charles-Quint. — C’est près de là, à Pordic, qu’existe le camp romain, vulgairement appelé camp de César. — L’espace nous manquerait pour signaler les vieux châteaux féodaux, les nombreuses églises antiques et les vieilles abbayes (presque toutes fondées par des saints Bretons) qui existent dans le pays ; mais nous mentionnerons un monument célèbre dont l’antiquité et la destination sont depuis long-temps l’objet des controverses des savants. Le temple de Lanleff, qui sert aujourd’hui de vestibule à l’église du lieu, est un édifice circulaire à double enceinte concentrique, dont l’une est en partie détruite. — L’enceinte intérieure, de 30 pieds de diamètre, est percée de douze arcades voûtées en plein cintre et décorées de pilastres. — Ces arcades sont d’une largeur inégale et varient de 5 pieds à 5 pieds 9 pouces. Douze colonnes de grandeurs diverses sont adossées à la muraille, une entre chaque arcade ; les plus petites au nombre de huit, ont 8 pieds et quelques pouces de haut y compris les chapiteaux et les soubassements ; les quatre plus grandes sont hautes de 15 pieds sans chapiteaux et placées aux quatre points cardinaux. L’enceinte extérieure, située à 9 pieds de l’autre, présente aussi douze colonnes qui paraissent avoir soutenu une voûte à clef. — Il ne reste qu’un tiers de cette voûte, c’est la partie située du côté de l’église. Deux arcades voisines de la porte, fermées par une maçonnerie, forment aujourd’hui la sacristie : une autre sert à soutenir l’escalier du clocher ; enfin une quatrième a été convertie en chapelle. Entre les colonnes qui soutiennent la voûte et en face des grandes arcades sont douze fenêtres décorées de colonnes et construites comme les meurtrières des anciennes fortifications. Au-dessus de chaque couple d’arcades se trouve une grande ouverture cintrée par en haut. L’enceinte du temple a été couverte ; on aperçoit encore les traces de l’endroit où le toit s’appuyait, il n’y avait qu’une seule porte d’entrée, voûtée en plein cintre et large de 10 pieds sur 13 de hauteur ; elle est située du côté de l’orient. — L’église est construite en granit rouge et gris, qui a de l’analogie avec le poudding siliceux. — L’intérieur du monument a été garni d’un pavé ; on en trouve quelques fragments entre les arcades et l’enceinte extérieure. — La maçonnerie est par assises régulières jusqu’au dessus des arcades. Le reste est composé de pierres de dimensions différentes. — L’architecture est un mélange grossier d’ordre toscan et d’ordre gothique. Les ornements des chapiteaux et les socles des colonnes ne sont ni de la même forme ni de la même grandeur. Les chapiteaux représentent des pommes de pin. Ils sont surmontés d’un listel et d’une volute peu saillants, représentant par le profil diverses têtes de bélier. — On remarque, sur les chapiteaux des colonnes qui soutiennent le plein cintre de l’arcade intérieure qui fait face à la porte deux bas-reliefs, l’un sur la colonne du côté du midi, représentant deux béliers superposés, l’autre sur la colonne du nord offrant un cercle rayonnant, image grossière du soleil. — Un if majestueux, planté dans l’enceinte intérieure (qui sert de cimetière à la commune), a cru au centre du monument qu’il domine aujourd’hui de son feuillage et auquel il forme un dôme pittoresque.

Les savants bretons sont loin d’être d’accord sur le monument de Lanleff: les uns y voient un ancien temple armoricain, les autres une construction romaine consacrée au culte du soleil [1] (*) ; quelques-uns un ancien hôpital pour les pèlerins revenant de la terre sainte, ceux-ci une église bâtie par les templiers, ceux-là lin baptistaire des chrétiens primitifs. Nous ne nous hasarderons pas à décider la question.

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CARACTÈRE, MŒURS, ETC.

Les habitants des villes, dans le département des Côtes-du-Nord, ont des moeurs simples et faciles. Ils sont affables et prévenants avec les étrangers, intelligents, actifs et industrieux. Doués d’aptitude pour les sciences et les lettres, ils attachent de l’importance à les cultiver, et ils sont généralement plus instruits qu’on ne pourrait le supposer, d’après la situation reculée de leur département.

Les habitants des campagnes diffèrent en plusieurs points de ceux des villes. La complexion du paysan bas-breton est forte et nerveuse, il a la stature épaisse et courte, la poitrine ouverte, les épaules larges, les traits mâles et le regard assuré. Ses dents sont blanches, son teint est brun, sa chevelure noire et sa barbe fournie, — Il a naturellement le caractère impétueux et les passions violentes. L’usage des liqueurs fortes et l’ivrognerie à laquelle il est enclin, augmentent la fureur de ses emportements. On a remarqué que dans les querelles, le Bas-Breton, semblable au taureau, lutte et frappe violemment avec la tête. Il a d’ailleurs des qualités réelles ; il est franc et loyal, charitable et hospitalier, réservé, grave et patient. — On reproche aux paysans bretons un entêtement opiniâtre, une indolence apathique, une curiosité irréfléchie et une crédulité par fois trop naïve. — Leur humeur est généralement mélancolique, mais ils ont généralement une imagination vive et poétique, et une sorte d’éloquence naturelle, chaleureuse et persuasive. — Malgré la rudesse extérieure et une brusquerie souvent excessive, le fond du caractère du Breton est la bonté et la sensibilité. Il aime son pays avec passion et languit quand il en est éloigné. L’attachement qu’il a pour son village et pour sa famille quelle que soit l’insensibilité apparente qu’il témoigne dans les relations domestiques, ne peut être comparé qu’à celui qu’il porte à la religion de ses pères. Il est dévot et superstitieux. Les prêtres excellents en Bretagne une grande influence, et cela se conçoit facilement : le curé d’un village parle la même langue que ses paroissiens, a les mêmes goûts et mène comme eux une vie rude très sévère. — Le Bas-Breton nourrit une haine héréditaire pour les Anglais, anciens ennemis de son pays. Il déteste les Normands, actifs et astucieux, qui, grâce a une activité soutenue, se sont emparés du commerce de la Bretagne ; enfin il considère à peine comme des compatriotes les Français qui ne parlent pas sa langue.

Les paysans bretons ont un langage emphatique et solennel ; ils entremêlent leurs discours de proverbes et de passages de l’Ecriture sainte. La Bible est presque le seul livre de ceux qui savent lire. Une économie poussée jusqu’à l’avarice est assez commune chez les cultivateurs. Quelle que soit leur richesse, et il en est qui possèdent 15 000 francs de rentes, leur manière de vivre, grossière et frugale, est la même que celle des plus pauvres. Ils mangent de la viande deux ou trois fois par semaine. Leurs autres repas se composent de bouillie, de crêpes, de galette, de pain de seigle ou d’orge, point de légumes frais, jamais de poisson, excepté quelques livres de morue pendant le carême. — Le vin est un luxe qu’ils ne se permettent qu’au cabaret, mais alors ils en boivent avec excès.

MARIAGES. — Le mariage, suivant les localités, est accompagné, en Basse-Bretagne, de cérémonies et d’usages qui remontent à une haute antiquité. — A l’île-aux-Moines, se sont les filles qui demandent les garçons en mariage. — Ailleurs, le jeune époux doit enlever sa fiancée après l’avoir fait long-temps demander par une espèce de barde ou de poète que l’on nomme discoureur. — Ailleurs encore, et alors même que le mariage est convenu, la jeune fille ne sort de la maison paternelle, pour aller à l’église, que lorsque deux chanteurs parlant en vers, l’un au nom de l’époux, et l’autre au nom de la famille de la fiancée, ont fait long-temps assaut d’esprit pour l’obtenir et pour la refuser. Le poème de Marie présente une agréable peinture de cette lutte poétique. — Quelquefois avant de s’engager, les grands parents se visitent réciproquement pour examiner leur avoir-mobilier. Cette entrevue intéressée s’appelle ar weladen, la revue. Quelques écus de plus ou de moins suffisent dans ce cas pour faire rompre l’union la mieux assortie. — Dans plusieurs communes, la jeune épouse paraît à l’église avec les habits de sa grand’mère ou de sa bisaïeule ; ce sont des vêtements riches et éclatants qui ne servent que dans de rares occasions ; on se les transmet de génération en génération. — Une coutume touchante et assez généralement répandue dans les Côtes-du-Nord, c’est de faire célébrer, le lendemain du mariage, un service solennel en l’honneur des parents qu’on a perdus.

UNE NOCE. — Dans un grand nombre de communes on ne s’occupe de mariages qu’à l’approche des fêtes de Noël, pourvu toutefois que la récolte des pommes ait été abondante ; car si le cidre man­que, tout est ajourné à l’année suivante. L’amour ne joue aucun rôle dans toutes ces unions. Il n’est pas même d’usage que ce soient les parents qui s’en occupent. Un ami ne se hasarderait jamais à offrir à son ami d’unir leurs enfants, quels qu’en fussent d’ailleurs leurs désirs mutuels. — Des entremetteurs banaux, le plus souvent des tailleurs, négocient les mariages. Une entrevue a lieu dans un cabaret du bourg  voisin. — Le jeune homme et la jeune fille y assistent, mais ce sont les pères seuls qui décident. — Après avoir préalablement bu quelques rasades, on s’occupe de l’objet de la réunion, et comme le mariage est devenu un simple marché, il ne faut pour le décider guère plus de paroles que pour la vente d’un cheval ou l’achat d’une paire de bœufs. Quand les chefs des deux familles se sont frappés la main, la séance est levée ; les deux accordés qui, peut-être, ne s’étaient jamais vus et ne se sont pas dit quatre mots pendant la discussion qui vient de décider de leur sort, suivent leurs parents à la mairie et à la sacristie, afin d’y arrêter les fiançailles. — Un mois après ils reviennent au bourg, accompagnés seulement des témoins nécessaires, y contractent le mariage civil, et se séparent souvent ensuite pour ne plus se revoir qu’à l’époque de la cérémonie religieuse. —  Cependant on invite pour les noces trois ou quatre cents parents, amis et connaissances, et si on ne veut pas sacrifier une paire de boeufs, on traite avec le boucher pour un certain nombre de quintaux de viande, et avec un boulanger pour quelques voitures de pain de pur froment. Chaque famille doit en outre fournir une quantité de pain de seigle. On tue trois ou quatre porcs gras, une douzaine de veaux. — Vingt ou trente barriques de fort cidre sont disposés pour le festin. — Toutes les pièces de la maison et de celle du voisin, les granges, les hangars et souvent les étables, sont transformés en salles de banquets. — On va en cérémonie chez les plus proches parents de la famille ou chez les individus les plus considérés du lieux, pour leur offrir les fonctions honorifiques, mais accablantes qu’ils auront à remplir pendant la durée de la fête. — L’un apprend avec orgueil qu’il a été préféré aux principaux notables de la paroisse, et quelquefois même au maire, pour être le cuisinier, L’autre se réjouit d’être chargé, pendant deux jours et deux nuits du fatigant office d’échanson. Celui-ci doit être le rend maître des cérémonies. Celui-là promet de remplir de son mieux la charge honorée de bouffon ; tous les quatre reçoivent pour marque distinctive un nœud de rubans qu’ils porteront attaché à l’épaule. — Enfin le grand jour arrive. Dès le matin les invités se hâtent d’accourir. Chaque chef de famille dépose entre les mains du cuisinier la longe de veau qu’il offre pour cadeau de noces, et l’aînée de ses filles présente à la femme chargée de la police féminine, l’écuelle de beurre frais dont elle fait hommage. — Arrive enfin l’époux escorté de ses proches et de son garçon d’honneur, porteur du panier où est contenu une partie du trousseau. Il salue l’assemblée, dont chaque membre l’embrasse ; puis il offre une ceinture en ruban moiré d’or à sa compagne future. Chaque garçon s’empresse d’en présenter une pareille, ou moins riche, a la fille qu’il préfère, et qui contracte, en la recevant, l’obligation de danser avec lui. — On part pour l’église. La cérémonie nuptiale a lieu. —  Dès que la mousqueterie et des cris sauvages annoncent le retour de la noce, les vieillards et les enfants, restés au logis, s’avancent sur la pelouse, à l’entrée du village, où est dressée une table sur laquelle se trouvent un pain de froment, une moche de beurre, du cidre et un verre. Le maître des cérémonies rompt ce pain et en offre un morceau au mari, qui en donne la moitié à sa nouvelle compagne. Ensuite l’échanson présente à celle-ci un verre de cidre qu’elle effleure de ses lèvres et qu’achève d’un trait le mari. Tous les invités boivent à la santé et au bonheur des nouveaux mariés. — C’est au milieu de leurs vœux bruyants, au son éclatant des haut-bois et des bignoux, et précédé des quatre grands officiers de la noce, que le couple nouveau rentre dans le village et va s’asseoir enfin au festin nuptial. Le premier service se compose de plats copieux, de soupe, de bœuf et de lard. Au second et au troisième paraissent d’énormes pièces de viandes bouillies, et le sel qui doit leur servir d’assaisonnement. A l’issue du repas, les mariés vont visiter les mendiants rangés et assis au dehors, souvent au nombre de 2 à 300, et qui ont en aussi leur part du festin Ils choisissent parmi eux un homme et une femme avec lesquels ils commencent la danse par une ronde qui devient bientôt générale ; à cette ronde succède une vive promenade circulaire, suspendue, au milieu de chaque strophe de l’air qui l’accompagne, par des pas cadencés et par un bond qui termine la mesure ; les danseurs sont divisés par couples, c’est ce qu’on appelle le bal. — Au coucher du soleil on sert le souper uniquement composé des énormes quartiers de veau apportés en présent, arrosés par d’abondantes libations de cidre. Puis on danse jusqu’à ce qu’enfin on conduise le mari auprès de sa femme qui l’attend dans le lit nuptial, la face collée contre la muraille et revêtue d’un nouvel habillement complet. On y pousse le mari sans lui permettre de se déshabiller, et aussitôt, assailli par ses proches et ses amis, il reçoit et leur rend leurs accolades, et répond, tant qu’il lui est possible, aux toasts qu’ils lui portent :  ils ne le quittent que lorsque épuisé de fatigue et succombant à son ivresse, ils l’ont vu s’endormir et ronfler adossé à la jeune mariée. — Dans plusieurs communes, l’épouse est confiée pendant la première nuit à la surveillance du garçon et de la fille d’honneur, qui se couchent tous les deux entièrement vêtus entre le nouveau couple. – La noce dure quatre jours. — Le quatrième, le mari et sa femme ne paraissent pas à table et y servent, à leur tour, les dignitaires harassés qui prennent leur revanche. Le cinquième jour au matin tout est rentré dans l’ordre. Les familles des nouveaux mariés règlent la part que chacune d’elles doit supporter dans la dépense commune qui, lorsqu’elles ont de l’aisance s’élève souvent de 1,500 à 2,000 francs. — Tout terminé et balancé à un centime prés, la jeune femme quitte la maison paternelle.

CONDITIONS DES FEMMES. — “ Les femmes (dit M. Habasque) ne tiennent, dans les campagnes de la Basse-Bretagne, qu’un rang, secondaire. Elles servent leur mari à table et ne lui parlent jamais qu’avec respect. Dans les familles peu riches, elles travaillent aux champs et se livrent à tous les travaux pénibles  Elles ne sont point jolies, leurs traits sont sans délicatesse, leurs vêtements sont lourds et ne laissent entrevoir aucune forme. — C’est une beauté d’avoir le teint rouge et animé. – Dans quelques localités, les jeunes filles coquettes se graissent le front pour l’avoir luisant. — En Basse-Bretagne, comme en Angleterre les jeunes filles jouissent d’une grande liberté. Elles courent le jour et la nuit avec les jeunes gens, sans qu’il en ait long-temps résulté aucun désordre apparent. Les mœurs commencent à être plus relâchés depuis quelques années. Les pileries de lin, la fenaison, les travaux de la moisson réunissent les jeunes gens des deux sexes. Ils se rencontrent aussi aux fileries ou veillées nôzveziou. ”

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COSTUMES.

Les vêtements du paysan riche ne diffèrent de ceux du paysan pauvre que par l’étoffe. Ceux du premier sont ce drap, et ceux du second en toile, hiver comme été. Le cultivateur riche porte des souliers, et le cultivateur pauvre, quand il ne va pas nu-pieds, ne se sert que de sabots. Le riche a en outre des guêtres de cuir retenues par des boucles en cuivre. Il se couvre dans le mauvais temps d’un manteau bleu ou brun. Les femmes riches et pauvres ont des mantelets à capuchons, nommés en breton joubelinen, et dont l’étoffe varie, suivant le plus ou moins d’aisance de celles qui les portent. — Un luxe qui s’est introduit depuis quelques années chez les paysans aisés, est l’usage d’une montre d’argent. Une montre est la première demande que fait un conscrit remplaçant.

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LANGAGE.

Le langage brezounecq, vulgairement nommé bas-breton, est la langue nationale de plus de l,100,000 habitants sur les 1,556,790 qui composent la population des départements du Morbiban, du Finistère et des Côtes-du-Nord [2] (*) . Cette langue est considérée par les savants de la Bretagne comme l’ancienne langue celtique. Elle a beaucoup plus de ressemblance avec le gaelic d’Irlande (irlandais) et le gaelig de la Haute-Ecosse (erse), qu’avec le  cymraëg du pays de Galles (gallois) Les Bretons qui la parlent sont appelés Bretous-bretonnans. — Cette langue est la seule dont on se serve dans les campagnes ; tous les habitants des villes la parlent et la comprennent, excepté peut-être ceux de Bre5r, où elle est étrangère à une grande partie de la population. — La langue brezounecq se divise en quatre dialectes principaux : ceux de Léon et de Tréguier, qui ont entre eux beaucoup de rapport ; ceux de la Cornouailles (Quimper-Corentin} et de Vannes, dont la différence avec les deux premiers est telle, qu’un Léonais se fait difficilement comprendre dans la Cornouaille, et qu’il n’est pas du tout compris dans le Morbihan. — Cette différence, toutefois, existe plutôt dans la prononciation que dans les termes ; car M. Habasque, auquel nous empruntons une partie de ces détails sur le brezounecq, assure qu’après un mois de fréquentation il est facile à un habitant de Léon ou de Tréguier de causer avec un Vannetais sur tous les sujets possibles. — Le dialecte léanais qui ne renferme qu’un petit nombre de mots bretonnisés, et dont la prononciation est douce et rarement gutturale, passe pour le meilleur des quatre dialectes. La langue bretonne quoique pauvre, a de la force et de l’énergie, parfois de la grâce et de la douceur. Elle possède des tours et des locutions agréables. — Au désir de vous revoir ; — Au regret de vous quitter, sont des termes d’adieux employés dans lai campagnes. Quand le temps est beau les paysans disent E bad é beva hirio. il est doux de vivre aujourd’hui. — Cette langue abonde en termes qui expriment les opérations du labourage. — Les mots nouveaux dont elle s’augmente et qui indiquent des découvertes modernes y passent avec leur signification primitive. On se contente d’en allonger un peu la prononciation ou d’en changer légèrement la désinence, ainsi de fusil on a fait fusuil, et de sabre, sabren. La grammaire bretonne est simple et peu comp1iquée ; les règles y sont en petit nombre. Les noms n’y ont qu’un genre, ce qui explique pourquoi les Bretons qui commencent a parler français disent un tille, un maison, le beau jument, etc. ; les adjectifs sont invariables, et dans les verbes il suffit de connaître la première personne de chaque temps, toutes les autres étant les mêmes au singulier et au pluriel, et n’étant distinguées que par le pronom personnel. — L’orthographe de la langue bretonne ne paraît pas être fixée d’une façon hors de toute contestation, ce qui provient de ce que la plupart des monuments littéraires de cette langue sont encore conservés par la tradition et par la mémoire plutôt que par l’impression. — Cette langue renferme quelques syllabes och, ech, ach, dont la prononciation est gutturale et doit être fortement aspirée. — Les cultivateurs Bas-Bretons parlent leur langage avec une grande pureté et observent scrupuleusement les règles de leur syntaxe. Ils emploient toujours le mot propre et raillent volontiers les habitants des villes qui prononcent mal ou se servent de locutions vicieuses. Ainsi, en brezounecq, deux termes signifient chemise ; l’un désigne celle de l’homme, l’autre celle de la femme. Le citadin qui, ignorant cette différence, fait indistinctement usage de l’un ou de l’autre, prête à rire au paysan. – La langue brezounecq commence néanmoins à perdre de son empire. Avant la Révolution, chaque paroisse renfermait au plus quatre ou cinq personnes sachant le français. Aujourd’hui il n’y a pas d’enfant de cultivateur aisé qui ne le parle ou ne le comprenne. Autrefois, dans les petites villes, les ouvriers et les domestiques ne parlaient que le brezounecq ; maintenant ils se servent indistinctement de l’un ou de l’autre idiome. — L’ancienne littérature bretonne on celtique est considérée comme a peu près nulle. — Des ballades historiques, pareilles aux fameuses romances espagnoles, des lais, des fabliaux, des romans de chevalerie ont existé dans cette langue ; mais les seuls morceaux un peu anciens qui aient été autrefois imprimés sont une Vie de Saint Guignolé ; un petit drame, la Prise de Jérusalem par Titus ; et Les Amourettes du vieillard, petite comédie dans laquelle le barbon amoureux est berné et joué comme de coutume. Quant à la littérature moderne, on y remarque quelques ouvrages ascétiques, pour la plupart traduits du français, des cantiques où la beauté des images se joint à la richesse de l’expression ; un poème de Michel Morin plein de verve et d’originalité ; le roman des Quatre fils Aymon ; les Fables d’Esope ; les Lamentations de Jérémie, etc. — La partie brillante de la littérature bretonne est la chanson ; mai, ces poésies fugitives sont rarement imprimées. On cite comme un chant véritablement populaire celui qui commence par ces mots An ini Goz. On dit que dans les pays étrangers il produit sur les soldats bretons le même effet que le Raez des vaches sur les Suisses éloignés de leur patrie.

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NOTES BIOGRAPHIQUES.

Nous avons eu de renseignements sur les limites distingués qui appartiennent au département ; nous nous bornerons à citer les suivants: Un savant érudit, le conventionnel Yves AUDREIN, évêque constitutionnel du Finistère, qui vota la mort de Louis XVI et défendit plus tard avec une chaleur courageuse sa fille, Marie-Thérèse ; le maréchal de BEAUMANOIR, vainqueur au glorieux combat des Trente ; la famille de BOISGELIN, dont un des membres fut académicien et cardinal ; deux braves marins, le capitaine de vaisseau BOURDÉ et le contre-amiral LE BOZEC ; le savant LE BRIGANT, timide l’illustre Latour d’Auvergne, et comme lui connu par ses recherches sur la langue celtique ; un agronome habile, DE COURSON, fondateur du bel établissement rural de Lysandré ; un antre agronome estimé, BARON DUTAYA ; un savant jurisconsulte du XVIe siècle, François DOUARON, ami et émule de Cujas un membre de l’Assemblée législative, LE DEIST DE BOTIDOUX, auteur d’une traduction des Commentaires de César et de recherches sur les Antiquités celtiques ; le franc et spirituel DUCLOS, historien de Louis Xl, écrivain consciencieux et profond ; un naturaliste distingué, FERRARY, chimiste habile, correspondant de l’Académie royale de médecine ; le féroce EDER DE FONTENELLE, sieur de Beaumanoir, un des chefs de la Ligue au XVe siècle, monstre qui dispute à Gilles de Retz le titre de Barbe-Bleue ; l’auteur d’une Grammaire générale estimée des savants, FROMAGET ; un de ces hommes qui fon honneur à l’humanité, le vertueux LA GARRAYE ; le général GAUTHIER, mort glorieusement à Wagram ; un savant estimable, HABASQUE, auteur de recherches curieuses intitulées Notions historiques, géographiques, etc., sur les Côtes-du-Nord ; le grammairien JEGOU, littérateur instruit dans la langue celtique ; le comte DE KERGARIOU, pair de France sous Charles X, ancien préfet et membre de la Société royale des Antiquaires ; LAGUYO-MARAIS, qui fut un des chefs de la fameuse conspiration de la Rouairie ; le docteur LAVERGNE habile comme médecin, comme chimiste et comme agronome ; un littérateur connu par ses recherches sur la langue celtique, LEGONIDEC, auteur d’un Dictionnaire breton-français, l’illustre MAHÉ DE LA BOURDONNAIS qui conquit Madras sur les Anglais et qui administra si habilement Bourbon et l’île de France [3](*) ; un naturaliste instruit, LE MAHOUT ; un homme vertueux et modeste dont la vie fut pleines de bonnes œuvres ; fondateur de l’institution de bienfaisance connue à Paris sous le nom d’Asyle royal de la Providence ; l’ancien député NEEL DE LA VIGNE, qui a doté son pays natal d’un grand nombre d’établissements utiles ; l’honorable et vertueux DE  QUELEN, archevêque de Paris ; le colonel REVEL, excellent officier des armées de la République, mort au champ d’honneur ; le carme TOUSSAINT DE  SAINT-LUC, historien de Conan Meriadec et de plusieurs des hommes célèbres de la Bretagne ; un saint breton, YVES HELORY, homme éloquent et austère qui, dans le XIIIe siècle, fut surnommé, l’avocat des pauvres ; etc.

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TOPOGRAPHIE.

Le département des Côtes-du-Nord est un département maritime, région du nord-ouest, formé de la Basse-Bretagne. — Il a pour limites : au nord, l’Océan ; à l’est, le département d’llIe-et-Vilaine ; au sud, celui du Morbihan ; et à l’ouest, celui du Finistère. — Il tire son nom de sa position maritime sur la Manebe, qui baigne toute sa partie septentrionale. — Sa superficie est de 701,231 arpents métriques d’après M. de Prony, et seulement de 644,300 d’après M. Habasque.

SOL. — Le sol, engraissé par le goémon et les autres plantes marines, se compose, jusqu’à trois lieues de distance des côtes, de terres excellentes ; dans l’intérieur du département, la superficie du terrain est une couche de terre à bruyères ou de landes qui est d’ailleurs assez fertile.

MONTAGNES. — Le département est traversé de l’est à l’ouest par la chaîne des Montagnes-Noires, dont le point culminant dans les Côtes-du-Nord, est le Menez-Haut, qui a environ 340 mètres d’élévation au-dessus du niveau de la mer.- Cette chaîne y forme deux versants les eaux de l’un se jettent an nord, dans la Manche, et ceux de l’autre au sud, dans l’Océan. Elle se ramifie en un grand nombre de contre-forts qui sillonnent le pays dans tous les sens.

FORÊTS. — On compte dans le département 25 forêts principales, où les essences dominantes sont le chêne, le hêtre, le bouleau et diverses espèces d’arbres verts. — Les plus considérables parmi ces forêts, sont celles de Quenecon (4,000 hectares), de Loudéac (3,800), de la Hunaudaie (3,000),et de Lorgea (2,500).

CÔTES ET PORTS. — Les côtes, déchirées par un grand nombre de baies et creusées par l’embouchure de plusieurs rivières, présentent un développement d’environ 245,000 mètres. Elles sont généralement escarpées et défendues par des roches et des falaises granitiques, au pied desquelles se trouvent dans certaines localités de grandes surfaces de sable que l’Océan découvre à la marée basse. – Les plages sont composées tantôt de sables fermes et solides, comme dans le golfe de Saint-Brieuc, tantôt de sables mouvants et qui offrent des dangers réels, comme la grève de Yaudet, près de Lannion. On trouve sur les côtes du nord plusieurs ports de mer, dont les principaux sont le Legué (port de Saint-Brieuc), Binic, Portrieux (Saint-Quay), Paimpol et Trégnier.

ILES. — La partie la plus septentrionale et occidentale des côtes présente un grand nombre d’îles, dont les plus remarquables sont celles de Goêlo, de Saint-Riom, de Bréhat, de Maudé et le groupe dit des Sept-îles.

RIVIERES. — Aucune des rivières du département n’est par elle-même navigable ; elles ne le deviennent qu’au bord de la mer, à l’aide du flux seulement, et toutes, sauf la Rance, cessent de l’être à la basse marée. Les principales sont : le Guer, le Guindy, le Jandy, le Trieux, le Leff, le Gouet, l’Esron, le Gouesson, l’Arguenon et la Rance, qui coulent tous du sud an nord. et qui ont tout leur cours dans le département ; l’Aven, le Blavet, l’Oust. le Lié, et le Men, Ont seulement leur source dans le département et se dirigent du nord au sud. On évalue la longueur de la partie navigable des rivières à environ 41,000 mètres.

CANAUX. — Le département possède deux canaux. L’un, celui du Blavet à l’Aulne, fait partie de la grande communication projetée de Nantes à Brest ; l’autre, celui d’Ille-et-Rance, réunira les deux versants de la Bretagne et doit avoir 80,796 mètres de développement.

ROUTES. — Depuis quelques années, l’administration locale s’est beaucoup occupée de l’amélioration des communications viables. La partie centrale du pays, et surtout l’arrondissement de Loudéac, ont encore besoin qu’on y en ouvre de nouvelles ; néanmoins, le département est traversé déjà par 6 routes royales, et compte 16 routes départementales outre nombre de chemins vicinaux bien entretenus.


[1] (*)  M. Nether aîné, fils de l’artiste habile auquel on doit les vues des Côtes-du-Nord gravées dans la France pittoresque nous a adressé une notice sur le monument de Lanleff dans laquelle il exprime cette opinion.

[2] (*) Dans le département des Côtes-du-Nord, on parle brezounecq dans les arrondissements de Guingamp et de Lannion, et dans une petite partie de ceux de Loudéac et de Saint-Brieuc. Le français est le seul en usage dans celui de Dinan.

[3] (*) Quelques auteurs prétendent que La Bourdonnais est né à Saint-Malo. — Dinan, dans les Côtes-du- Nord, le réclame de son côté comme un de ses plus glorieux enfants.

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Prochainement suite :

METEOROLOGIE
HISTOIRE NATURELLE.
VILLES, BOURGS, CHÂTEAUX, ETC.
VARIÉTÉS. — MŒURS BRETONNES.
DIVISION POLITIQUE ET ADMINISTRATIVE.

Extraits de la France Pittoresque – Abel HUGO – 1835  

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par | 28 juillet 2013 · 2:00

Le Val-de-Marne en chanson : Vincennes (2)

Vincennes, « Dans les fossés de Vincennes » par Georgel (1918)
« Quand fleurissait la verveine
Fuyant les faubourgs
Ils rêvaient d’amour
Le soir sous la lune sereine  !
Et du fort, la vieille tour
Qui dressait son ombre lointaine
Leur faisait un décor d’amour,
Dans les fossés d’ Vincennes  ! »

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