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GODIN (007) – 1884-1893 – Ses filles

SOUVENIRS pour mes ENFANTS et mes PETITS ENFANTS.

VICE AMIRAL  GODIN       1838-1932

 Episode 7– 1884-1893

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            Ayant reçu à LIBREVILLE (Gabon) où j’avais conduit le VOLTIGEUR après avoir quitté les Anglais, l’ordre d’aller à KOTONOU et même si je jugeais nécessaire à PORTO NOVO, j’appareillai le 2 Mars 1884; le 7, je mouillai devant KOTONOU. Le surlendemain, je reçus la visite du Chef intérimaire de la plus importante maison de commerce Française à PORTO NOVO qui avait provisoirement les fonctions de Résident de France (c’est à dire chargé des intérêts Français) à la mort récente du Sous-chef Résident titulaire. Il me mit au courant des intrigues anglaises tendant à ébranler l’autorité de notre protégé le Roi TOFFA dont le caractère violent pouvait faire craindre un éclat; de son manque d’autorité comme Résident intérimaire ne tenant de personne sa nomination à ce poste. Ma présence à PORTO NOVO même, était évidemment très désirable, mais en y allant je m’exposait à une grave affaire avec les Anglais. Après dix minutes de réflexion solitaire je reconnu que les intrigues des Anglais, l’obstacle qu’ils mettaient aux communications avec le Roi avaient le même but politique : ruiner l’autorité française. Mon devoir était donc de contrecarrer cette politique en allant à PORTO NOVO quelles que puissent être les conséquences de cette démarche. Je risquais mon avenir si la chose était mal prise au Ministère. C’est une des beautés de la carrière maritime de se trouver parfois subitement obligé de prendre de lourdes responsabilités. Je me mis donc en route le jour même dans une grande embarcation du pays pour me rendre dans la lagune de PORTO NOVO. J’étais accompagné du Résident, de deux de mes officiers et de deux matelots indigènes du VOLTIGEUR, armés.

            Ainsi que je m’y attendais, en passant après deux heures de marche devant le poste anglais, composé de soldats noirs commandés par un sous-officier, je fus hélé et comme nous ne répondions pas, quelques hommes se jetèrent dans une embarcation, nous atteignirent facilement car je n’avais pas fait augmenter la vitesse, envahirent notre canot, bousculèrent les rameurs indigènes et les obligèrent à accoster la terre; en même temps le sous-officier noir accouru sur la berge nous couchait en joue. L’agression étant bien caractérisée, je descendis à terre et protestai auprès de lui contre l’insulte faite au pavillon Français qui flottait sur notre embarcation. Il fut fort courtois et après discussion finit par me laisser passer. En arrivant à PORTO NOVO, j’écrivis au Gouverneur particulier de LAGOS, colonie anglaise voisine, qui avait fourni le poste, une lettre très dure, voisine de l’insolence, lui disant que je rendais compte de cette agression inqualifiable à mon gouvernement, que je passerai de nouveau devant le poste, à telle heure et que je comptais que je ne serais pas insulté de nouveau. Je passai fort tranquillement. Six semaines plus tard à Dakar, j’appris que les excuses spontanées du Gouverneur Anglais étaient arrivées à PARIS très peu de jours après mon rapport. Le poste anglais fut retiré de l’île; un petit détachement de tirailleurs sénégalais fut envoyé tenir garnison à PORTO NOVO où l’on installa un Résident de carrière. J’avais un succès complet; sur mes conseils énergiques, le Roi TOFFA se tint tranquille, les intrigues anglaises cessèrent. Quelques mois plus tard le Gouverneur Anglais de la COTE D’OR, le malveillant Sir Samuel ROW était remplacé. Le meilleur moyen de résoudre les difficultés est souvent de trancher le nœud gordien.

            Pendant mes 16 mois de campagne sur les Côtes d’Afrique je fis cinq séjours d’un mois environ à LIBREVILLE, Chef-Lieu de la Colonie Française du GABON; c’était notre lieu de repos et de ravitaillement. Ce n’était pas un séjour enchanteur, ni très sain, les vivres n’y étaient pas très variés, mais on y était tranquille au mouillage, on ne roulait pas; on pouvait entretenir quelques relations et faire des promenades; quelquefois les missionnaires m’envoyaient un chou, alors j’invitais du monde à dîner; ces missionnaires avaient là un établissement important, résidence d’un évêque. Lorsque je quittai définitivement LIBREVILLE ils voulurent bien m’écrire une lettre que je possède encore pour me remercier des quelques légers services que j’avais pu rendre à la Mission. Il y avait aussi un couvent de sœurs.

            Je me rendis à Dakar pour le 19 Mai et j’y attendis le navire qui nous remplaçait. Le 17 Juin 1884, j’appareillai pour BREST où j’arrivai le 6 Juillet après une relâche de 3 jours à TENERIFFE. J’avais reçu une lettre du Commandant de la Station pour me remercier de la façon remarquable dont je m’étais acquitté des diverses missions qui m’avaient été  confiées. Je crois, en effet que c’est pendant le Commandement du VOLTIGEUR que j’ai rendu le plus de services à la France.

            Le désarmement du VOLTIGEUR étant terminé je quittai BREST le 23 Juillet, ayant obtenu un congé dont j’avais besoin étant un peu fatigué par ce séjour prolongé sur la Côte d’Afrique. En passant par PARIS, je me présentai au Ministre de la Marine. Il fut question dans notre conversation de mon traité au CAMEROUN. J’ai résumé cette entrevue dans un article du Journal des Débats du 25 Septembre 1920, laissant aux lecteurs le soin de conclure. Mais je puis le faire ici. L’Ordre du Ministère était du 30 Janvier 1883, je l’exécutai le 10 Avril suivant, 14 mois plus tard, en Juillet 1884 cette exécution n’était pas connue du Ministre qui avait donné l’Ordre, personne ne s’en préoccupait, l’affaire était oubliée. Quel manque d’esprit de suite dans notre politique coloniale !

            A la fin d’Octobre 1884, je fus choisi comme aide de camp par le Vice-amiral ROUSSIN, Président du Conseil des Travaux de la Marine et nous allâmes demeurer à PARIS, rue de Mézières, près de Saint-Sulpice et du Luxemboug. Le 1er Janvier 1885, je fus mis au tableau d’avancement pour Capitaine de Vaisseau. Le commencement de Juillet 1885 fut marqué pour nous par une succession rapide d’événements heureux. Le 3 j’étais nommé Capitaine de Vaisseau; le 9 naissait notre troisième fille JEANNE; le lendemain le 10, j’étais nommé au commandement de l’Ecole des Torpilles de BOYARDVILLE (Ile d’Oléron). Le sort me favorisait, comme lorsque je passai Capitaine de Frégate; aussitôt nommé j’étais promu au commandement de mon nouveau grade.

            Nous quittâmes donc PARIS. Je pris mon commandement de BOYARDVILLE le 1er Août, ma famille ne m’y rejoignit que le 1er Octobre après un séjour à BEAUMONT, je pensais être là pour deux ans, nous n’y restâmes que jusqu’en Juillet 1886. Ce fut un séjour à la campagne assez agréable; étions logés par l’Etat dans une maison suffisamment meublée; nous étions entourés d’une vingtaine d’officiers, tant professeurs qu’élèves, beaucoup étaient mariés; on pouvait avoir quelques relations au gros bourg de SAINT-GEORGES distant de quelques kilomètres, d’où un vicaire venait dire la messe le dimanche à la chapelle de l’Ecole. Nous pûmes faire amuser un peu les jeunes ménages et nous vivions fort tranquilles, lorsqu’à la fin de Juin 1886, la nouvelle de la suppression de l’Ecole produisit l’effet d’un coup de foudre dans un ciel serein. Le nouveau Ministre de la Marine, le Vice-amiral AUBER, célèbre par des réformes trop hâtives, estimait avoir quelques raisons que l’Ecole ne répondait plus au besoin de l’instruction, mais il la remplaça par une organisation qui valut encore moins qu’elle et dura à peine deux ans.

            Je quittai donc BOYARDVILLE à la fin de Juillet et me rendis à CHERBOURG où j’étais nommé au poste nouveau et très intéressant de Directeur de Défense Sous-Marine. Ma famille me rejoignit quelques mois plus tard.

            Je restai jusqu’au 1er Novembre 1887 à CHERBOURG que ma famille avait quitté dès la fin Août; j’obtins alors un long congé dont je passai les premières semaines à BEAUMONT, puis, le 22 Novembre 1887, nous allâmes nous établir dans notre petite propriété de FONTAINE, Commune de CHASSENEUIL, tout récemment acquise, nous nous trouvions là à 13 kilomètres de BEAUMONT et à 8 kilomètres de POITIERS. Des réparations assez importantes qui durèrent plusieurs mois exigeaient ma présence. Le 29 Mars 1888, naquit à FONTAINE notre quatrième et dernière fille, MARGUERITE, devenue Madame LEYGUE.

            Le 25 Avril 1888, je fus nommé membre du Conseil des Travaux de la Marine à PARIS, poste que je conservais jusqu’au 10 Novembre de la même année.

            Le système d’instruction des torpilles inauguré par l’Amiral AUBER, lorsqu’il supprima l’Ecole de BOYARDVILLE en 1886, donnant de mauvais résultats, on en revint à l’école unique, mais au lieu de la mettre à terre on créa une école flottante comme celle de canonnage et comme celle-ci stationnait aux Salins d’HYERES pendant les périodes d’instruction, c’était ce qu’il y avait de mieux à faire à ce moment là. L’ancien vaisseau à vapeur l’ALGESIRAS fut désigné pour cette mission, afin de faire revivre les anciennes traditions de BOYARDVILLE, le Vice-amiral KRANTZ, Ministre de la Marine, qui au cours de ma carrière m’avait déjà donné de nombreuses marques de bienveillance me mit à la tête de la nouvelle école. Je commandais l’ALGESIRAS pendant plus de deux ans, du 1er Décembre 1888 au 17 Décembre 1890. Je partis alors en congé à FONTAINE où ma famille y était depuis le milieu de Juin.

            Le 12 Février1891, je fus nommé pour la seconde fois membre du Conseil des Travaux  de la Marine. Ma famille me rejoignit à PARIS le 1er Mars et y passa 3 mois.

            Au commencement de Janvier 1892, je fus nommé au commandement du MARCEAU, un des plus forts cuirassés de l’Epoque. Je devais le prendre à TOULON où ma famille me rejoignit le 1er Février pour y rester jusqu’au milieu de Juin.

            Le MARCEAU faisait  partie de la Division Cuirassée du Nord qui, sous les ordres du Contre-amiral GERVAIS, fit la visite fameuse de CRONSTADT (21 Juillet 1891) prélude de l’alliance russe et de PORTSMOUTH et de SPITHEAD (21 Août 1891). Il fut retenu dans le Nord plus longtemps qu’on ne l’avait prévu et je ne pris son commandement que le 29 Avril 1892. Toute cette année fut consacrée à des travaux de chaudières, de machines et d’installation d’artillerie à tir rapide pendant les 3 premiers mois de 1893, période d’essais. Le 29 Mars seulement, je fus en état d’appareiller pour rejoindre à TUNIS l’Escadre de la Méditerranée commandée par le Vice-amiral VIGNAL.

            Nous appareillâmes de TUNIS le 4 Avril, pour faire dans le LEVANT une tournée fort intéressante, nous arrêtant à ALEXANDRIE, PORT SAÏD, l’île de CHIO, SMYRNE, RHODES, BEYROUTH, LE PIREE, que nous quittâmes le 25 Mai pour rentrer en FRANCE. Le 3 Juin, nous étions à TOULON après de courtes relâches au golfe JUAN et aux Salins d’HYERES. Je revis avec grand plaisir ces pays du LEVANT que j’avais déjà fréquentés à diverses époques de ma carrière, sur le CHARLEMAGNE pendant la guerre de CRIMEE, sur le BUCEPHALE, le PROMETHEE, le VOLTIGEUR.

            Pendant le séjour à SMYRNE, du 23 Avril au 1er Mai, les commandants avec les seconds eurent la faculté de se rendre à Constantinople et pendant le séjour à BEYROUTH, du 6 au 15 Mai, celle d’aller à JERUSALEM par JAFFA, chacun d’eux ne faisant qu’un de deux voyages. Je savais, quoique par discrétion il ne me l’eût pas dit, que mon second, très fervent catholique, désirant très vivement aller à JERUSALEM, je lui donnais satisfaction et il me rapporta des chapelets bénis à la chapelle de la Flagellation puis déposés sur le tombeau du Christ.

            Je passai donc plusieurs jours de la fin d’Avril à Constantinople. Ce fut un séjour très agréable. Nous étions hôtes du Sultan: nos frais d’hôtel étaient payés par lui et l’on s’étonnait de la discrétion de nos dépenses que l’on comparait à celles d’officiers allemands reçus dans les mêmes conditions quelques mois plus tôt; ils buvaient abondamment du champagne à tous les repas. Des voitures de la cour, très attelées, étaient tous les jours à notre disposition; et nous visitâmes tous les monuments intéressants. Dîners de grande cérémonie chez le Sultan, vaisselle d’or et d’argent  on change assiettes et couverts à chaque plat mêmes quand ils ne sont pas sales; mon voisin, un Général Turc m’explique que tous ces ustensiles étaient numérotés c’est une question de contrôle, pour s’assurer que personne ne met rien dans sa poche. Nous assistons aussi à un Sélaalik, revue de troupe passée par le Sultan dans une petite Victoria sans siège du cocher qu’il conduit lui-même. Il est vêtu très simplement et n’a aucun prestige : petit, souffreteux, il a l’air d’un Juif. C’est pourtant cet homme qui quelques mois plus tard faisait massacrer les Arméniens à Constantinople et ailleurs, et qu’on a appelé depuis le Sultan Rouge. On le disait hanté par la crainte d’être assassiné; un astrologue lui avait, disait-on, prédit qu’il le serait par quelqu’un qu’il ne verrait pas, aussi était-il défendu de passer derrière lui.

            Un jeune Général, ayant fait ses études militaires à Saint-Cyr et parlant très bien le Français avait été mis à notre disposition, pour nous faciliter la visite des palais impériaux, et commander les voitures selon le programme de la journée, etc… Comme il avait été fort aimable, nous résolûmes de lui faire un cadeau et on lui demanda ce qui pourrait lui être agréable. Il répondit : « De l’argent, je ne suis pas payé ». Nous nous rendîmes à son désir.

            Le Sultan, généreux sauf pour ses sujets, nous fit le beau cadeau de 30 caisses d’excellentes cigarettes. Les employés de la Régie Impériale de Tabacs arrivèrent avec 20 caisses seulement et demandèrent aux officiers chargé d’en recevoir livraison de vouloir bien signer le reçu de 30 caisses, disant que ce bénéfice était leur seule ressource, car ils n’étaient pas payés. On fit ce qu’ils désiraient.

            Pendant notre séjour au PIREE, ou plutôt au mouillage de CHALKIS qui en est voisin, nous fûmes reçus à la cour de Grèce et le Roi GEORGES donna un grand dîner en l’honneur des Amiraux et Commandants de l’Escadre Française qui était toujours très bien accueillie à sa cour. La Reine OLGA était une Princesse Russe. Leur fille aînée et sa femme, Princesse Allemande, sœur de GUILLAUME II, étaient déjà connus pour leurs sentiments anti-français. Ils étaient absents. C’est le Prince CONSTANTIN qui, devenu Roi après son père assassiné, laissa massacrer les marins Français à Athènes, le 1er Décembre 1916.

            La terre avait tremblé souvent au cours de la journée qui précéda notre dîner chez le Roi. Pendant le repas, on ressentit une forte secousse: les nombreux verres que chaque convive avait devant lui s’entrechoquaient violemment. Le Roi ne parut pas s’en apercevoir et continua la causerie commencée avec un de ses voisins. Tout le monde l’imita, ce fut un record de l’étiquette. C’est seulement un quart d’heure plus tard qu’une de mes voisines, jeune femme Grecque parlant très bien le français, osa me demander si nous ne venions pas de ressentir un tremblement de terre.

            Les souverains que nous visitâmes pendant cette tournée de l’Escadre nous distribuèrent beaucoup de décorations; je reçus les Croix de Commandeur :

                        du NICHAM IFTIKHAR (Tunis),

                        du MEDJIDIE (Turquie),

                        du SAUVEUR (Grèce).

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 Souvenirs écrits vers 1920 à Toulon.

Le texte retrouvé était dactylographié, la conversion sous Word, le découpage en épisodes ainsi que les notes ont été réalisés par Joël BACQUER.

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