Archives quotidiennes : 31 juillet 2010

GODIN (002) – 1854-1862

SOUVENIRS pour mes ENFANTS et mes PETITS ENFANTS.

VICE AMIRAL  GODIN       1838-1932

 Episode 2– 1854-1862

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            Après quelques jours passés à TOULON je partis avec les quelques camarades sur une frégate à vapeur à roues pour rejoindre l’Escadre sur la côte de CRIMEE. C’est là que je fis mes premiers quarts sous les ordres d’un lieutenant de vaisseau très bienveillant, j’avais grand besoin de son indulgence car je ne savais pas ce que j’avais à faire. Après nous être arrêtés à MESSINE et à Constantinople nous atteignîmes l’Escadre le 18 septembre 1854 et je fus embarqué sur le vaisseau mixte LE CHARLEMAGNE. Le débarquement de l’armée franco-anglaise sur la plage d’EUPATORIA avait été terminé le jour même; l’armée se mit de suite en route pour Sébastopol; le 20 elle gagnait la victoire de l’Alma, à laquelle nous assistions de nos vaisseaux. Puis ce fut le commencement du siège de Sébastopol qui devait durer près d’un an. L’Escadre mouillée au large avait la mission de décharger les nombreux bâtiments qui apportaient à l’armée des renforts de vivres et de munitions; d’embarquer les blessés sur les bâtiments qui les transportaient  aux hôpitaux de Constantinople, aussi les embarcations commandées chacune par un aspirant étaient-elles presque toujours en route. Quelquefois nous n’avions pas même le temps de prendre nos repas; si nous le faisions remarquer timidement on nous disait : « Un aspirant mange s’il peut et quand il peut. » – on aurait pu ajouter « comme il peut » car notre réserve laissait à désirer ? Ce métier dur et sans gloire eu l’avantage de m’amariner promptement. Il fut interrompu le 17 Octobre par l’attaque des défenses maritimes de Sébastopol où je reçus le baptême du feu un avant d’avoir 16 ans, le 27 Novembre, je dois avouer que je fus un peu ému pendant les premiers instants; les projectiles Russes tombaient dru autour de nous et sur nous : nous eûmes des tués et des blessés, des avaries sérieuses, mais je me ressaisis rapidement et eus l’occasion de rendre quelques services. Ayant reçu une bombe qui démolit une partie de la machine, nous partîmes pour TOULON au commencement de novembre pour nous faire réparer.

            Un incident d’une des nombreuses corvées d’embarcation dont j’ai parlé est resté dans ma mémoire; c’était le lendemain soir de la bataille de l’Alma [1]: je remorquais avec mon canot à rames (il n’y avait pas d’embarcations à vapeur à cette époque) un chaland plein de blessés près de la plage jusqu’à un bâtiment en partance pour Constantinople. Après son déchargement, un officier du bâtiment me donna l’ordre de prendre dans mon chaland le corps d’un blessé embarqué avant les miens qui venait de mourir et d’aller l’enterrer à la plage. Quoiqu’il fût déjà nuit et que la corvée dut être longue, je n’avais pas protesté. Nous n’arrivâmes à terre qu’à 9 heures, mes hommes dépourvus des outils nécessaires creusèrent une fosse avec les pelles d’avirons; nous y déposâmes le corps de ce brave en uniforme de zouaves – tout le monde se découvrit -, je dis une prière et après avoir comblé la fosse nous rembarquâmes dans le canot. La lune nous éclairait, j’ai encore devant les yeux cette scène tragique, le brouillard s’était fait, j’eus quelque peine à retrouver le CHARLEMAGNE où nous n’arrivâmes qu’à une heure du matin. Le Commandant inquiet ne s’était pas couché, il craignait que nous n’eussions été pris par les Russes. Paternellement il me fit prendre un grog chaud avec des biscuits et m’envoya dormir.

            Après avoir passé l’hiver en réparation à TOULON, nous retournâmes dans la mer Noire pour faire devant Sébastopol le même métier sans intérêt que l’année précédente. Nous assistâmes à la prise le 8 septembre 1855 et dûmes de nouveau passer l’hiver à TOULON pour réparations. Nous changeâmes  de Commandant; le nouveau amenait avec lui comme second, le capitaine de frégate du TEYSSIER que j’eus l’occasion de revoir à TOULON bien des années plus tard en 1878. Le Commandant du TEYSSIER me prit en affection et fit de moi son aspirant des détails, poste de confiance, où l’on aide le second dans ses multiples occupations.

            Nous aimions beaucoup le Commandant du TEYSSIER, qui devait être un excellent père de famille. Obligé de passer la journée à bord, il envoyait quelquefois sa baleinière chercher son jeune fils et ne manquait pas de faire dire à sa femme comment il fallait habiller « Paul » selon le temps.

            Au commencement de Mars nous retournâmes dans la mer Noire, puis la paix se fit, le CHARLEMAGNE fut envoyé à TOULON pour porter un grand nombre de convalescents; cet embarquement devenait sans intérêt, en outre je voulus échapper aux tentations de TOULON où nous séjournions trop souvent. J’obtins d’embarquer sur la Corvette à voiles de 30 canons l’EURYDICE désignée pour faire une campagne de 2 à 3 ans dans l’Océan Pacifique.

            Nous quittâmes TOULON dans les premiers jours de Mai 1856 fûmes à MARSEILLE pour y embarquer, comme passager, un diplomate envoyé pour y représenter la FRANCE au PARAGUAY et sa famille. Nous devions le laisser à MONTEVIDEO où nous arrivâmes le 30 Juillet après avoir quitté MARSEILLE le 12 Mai et relâché à CADIX et à TENERIFFE. Ces traversées à la voile étaient souvent longues, mais elles étaient moins banales que celles à la vapeur d’aujourd’hui.

            De MONTEVIDEO à VALPARAISO nous mîmes 45 jours, du 25 août au 10 octobre – mauvais temps habituel au passage du Cap HORN point extrême de l’AMERIQUE.

            De VALPARAISO nous allâmes à CALLAO (Pérou), puis à TAHITI après une relâche de quelques jours aux Iles MARQUISES, et enfin HONOLULU (Iles Sandwich ou Hawaii  où nous arrivâmes en Janvier 1857 pour y passer plusieurs mois.

            Mes souvenirs, au sujet de ces divers pays très éloigné les uns des autres, sont sans grand intérêt. A VALPARAISO j’ai été frappé par la tournure élégante des femmes de la Société; – au PEROU par un peu plus d’abandon dans les mœurs, au moins en apparence : les Moines fument la cigarette devant la porte du couvent et disent bonjour aux femmes qui passent; celles-ci portent un voile épais ne laissant à découvert qu’un œil, souvent fort beau, ce n’est pas sans originalité; -vu à LIMA pour la première fois une très belle course de taureaux.

            Aux MARQUISES nous vîmes venir à bord deux jeunes sauvages de 16 à 20 ans presque complètement nus, de formes superbes. Le chien du Commandant étant aller leur flairer les mollets, ils eurent grand peur, ne connaissant pas cet animal.

            Déjà TAHITI n’était plus telle que les premiers navigateurs qui y ont abordés l’ont décrite. La belle race pure tendait déjà à disparaître. Climat charmant, un peu amollissant. Pas une mauvaise bête, ni serpents, ni moustiques. Quelques promenades agréables.

            Peu après notre arrivée à HONOLULU (Iles Sandwich) la saison des pluies commença. On vivait dans l’humidité. Je fus pris de rhumatismes, puis d’une arthrite très douloureuse au genou droit, je dus resté couché; certains médicaments qui auraient été nécessaires manquaient… Notre jeune médecin manquait peut-être un peu d’expérience… Ce qui en FRANCE, aurait guéri en peu de mois s’éternisa. Presque toujours couché. Je ne pus être dirigé sur la FRANCE qu’au mois d’Octobre où l’on m’embarqua sur la Corvette  L’EMBUSCADE qui rentrait en FRANCE, à CHERBOURG, où par suite de retards divers nous n’arrivâmes qu’à la fin de Mai 1858. Ma situation à bord de l‘EMBUSCADE fût bien triste : je n’y connaissais personne tandis qu’à bord de l‘EURYDICE  j’avais des camarades et des chefs affectueux. Je ne pus noter pendant ce long retour en FRANCE qu’un seul souvenir intéressant. Pendant notre relâche à Ste HELENE, le Commandant qui allait visiter LONGWOOD, eut l’amabilité de m’offrir une place dans sa voiture? A LONGWOOD le propriétaire qui avait dans sa jeunesse vu l’Empereur, me dit que je lui ressemblais.

            En arrivant à CHERBOURG j’y trouvais mon frère qui y servait comme lieutenant d’Artillerie, au sortir de l’Ecole d’Application de METZ. Ce fut un grand réconfort. Par suite de mauvaises adresses, de la rareté ou de l’absence des moyens de communication, j’étais resté près d’un an dans l’Océan Pacifique sans avoir de nouvelles de ma famille.

            A CHERBOURG j’entrai à l’Hôpital de la Marine où je fus très bien soigné; puis on me donna un service à terre peu fatigant; on m’envoya aux eaux, je revis ma famille. C’est seulement vers le milieu de 1860 que je pus reprendre mon service à la mer.

            Les trois années 1857-1858-1859, c’est à dire de ma 19ème à ma 21ème année, sont une période très sombre dans ma vie, surtout la 1ère. Je me vois infirme, probablement forcé de quitter une carrière que j’aimais pour prendre une occupation sédentaire que j’avais en horreur. A bord de l’EMBUSCADE j’ai souhaité quelques fois que Dieu me débarrassât de l’existence. Au contraire, après cette épreuve, il m’a conduit jusqu’au sommet de ma carrière. Que de reconnaissance je lui dois !

            A la fin d’Août 1860 après avoir  fait une saison aux eaux de Barèges, j’arrivais à TOULON que j’avais quitté depuis 4 ans. Je fus embarqué sur le BUCEPHALE petit transport à voiles commandé par un lieutenant de vaisseau faisant des traversées entre TOULON et différents points de la Méditerranée pour le ravitaillement en matériel de la Station d’ALGERIE, de celles du LEVANT et de l’Escadre; alors très mobile. On rirait aujourd’hui si l’on employait un navire à voiles à ce service. Les navires à vapeur étaient alors beaucoup moins nombreux qu’à présent.

            Nous n’avions qu’un petit équipage, n’étions que quatre, dont un jeune médecin, au carré des officiers et n’avions d’un navire de guerre que l’apparence. Le Commandant était un bon marin, j’ai appris  beaucoup mon métier sous ses ordres et l’aimais de plus en plus en commençant à en sentir la poésie.

            Il n’y a pas de plus beau spectacle que celui de la mer la nuit avec un ciel sans nuage permettant de voir le nombre infini des étoiles. On a sous les yeux la moitié de l’univers :

                         » O nuit que ton langage est sublime pour moi

                         » Lorsque seul et pensif, aussi sombre que toi,

                         » Admirant la splendeur dont ta robe est parée;

                         » J’erre et médite en paix sous ton ombre sacrée !

            ( Ces vers ne sont pas de moi. )

            Il semble que les plus incrédules ne peuvent nier l’existence d’une volonté supérieure qui a réglé l’harmonie magnifique de la Création. Pendant les admirables heures de quart de nuit où l’on est fier d’être chargé de veiller à la sécurité de tout le monde à bord, on se sent tout de même bien peu de chose et l’on voit que la Terre n’est qu’un grain de sable dans l’infini de l’Univers. Alors une question se pose – les habitants de notre petite planète sont-ils les seuls êtres doués d’une âme immortelle existant dans l’Univers ? – Je ne veux pas dire seulement dans les planètes de notre système solaire, mais dans celles innombrables qui roulent probablement autour des étoiles dont chacune est un soleil. Il me semble que l’homme est singulièrement orgueilleux qui croît qu’il est la seule race de l’Univers à laquelle Dieu se soit manifesté. L’abbé MOREUX, le savant astronome Dijonnais, auteur de plusieurs opuscules de vulgarisation astronomique a cherché à prouver dans celui intitulé  » Les autres mondes sont-ils habités ?  » que l’homme ne pourrait y vivre. Qui nous dit que Dieu dont la puissance est infinie n’a pas donné une âme à des êtres organisés autrement que nous ? J’ai demandé à mon ami, le Curé de C… confident de toutes mes pensées, si c’était un péché de croire à la probabilité de la pluralité des mondes habités. Il m’a dit que non.

A bord du BUCEPHALE j’étais « chargé des montres », c’est à dire  que mon service particulier consistait à déterminer chaque jour au moyen d’observations astronomiques, la position exacte du navire, en latitude et en longitude quand on est éloigné de la terre. Les montres ou chronomètres donnaient l’heure à PARIS que l’on compare à l’heure du lieu obtenue par les observations et les calculs, d’où la longitude; mais je m’aperçois, mes enfants, que je me laisse aller à vous faire un cours de navigation.

            Les fonctions d’officier des montres donnent donc une grande responsabilité mais aussi des satisfactions. Lorsque après plusieurs jours de mer on aperçoit un point déterminé de la terre juste dans la direction et à la distance où il doit être d’après les calculs, on éprouve un légitime plaisir, même une certaine fierté. c’est la récompense du travail accompli pendant les années passées sur les bancs de l’école.

            Je courus la MEDITERRANEE pendant près de 2 ans sur le BUCEPHALE; à peine étions nous de retour à TOULON qu’on nous demandait quand nous pourrions repartir. A moins d’avarie, un navire à voiles est toujours prêt.

            Les différents points visités sont CAÏTE, NAPLES, MESSINE, LE PIREE, SMYRNE, BEYROUTH, AJACCIO, BASTIA, BARCELONE, ALGER où nous sommes allés ONZE fois en 2 ans, sur lesquelles la traversée la plus courte en venant de TOULON a été de 36 heures – la plus longue de ONZE jours, avec mauvais temps continuel; telle était l’incertitude des traversées des navires à voiles. Cet embarquement du BUCEPHALE fut un temps heureux; je jouissais de mon retour à la santé, n’avais aucun souci, pas même d’ambition !

            Deux villes d’ITALIE m’ont laissé des souvenirs inoubliables. Nous nous trouvions à NAPLES lorsqu’en Septembre 1860 GARIBALDI en chassa les BOURBONS. L’enthousiasme était vraiment extraordinaire. J’assistais à une représentation au fameux théâtre « Don Carlo » qui avait à cette époque comme théâtre lyrique une réputation Européenne. Le parterre était bondé de chemises rouges (garibaldiens). Il fallut plusieurs fois interrompre la représentation pour que les acteurs chantassent l’hymne de GARIBALDI. Depuis je suis allé deux fois à NAPLES, il n’y a qu’une chose vraiment curieuse : le Musée, et à quelques lieues les ruines de POMPEÏ (je n’ai pas fait l’ascension du VESUVE). Plus tard étant à BASTIA j’obtins une courte permission pour aller voir FLORENCE où l’on se rend facilement. Là je fus émerveillé : les chefs-d’œuvre sont dans la rue; il n’est pas besoin d’entrer au musée pour les voir. C’est une ville qu’il doit être doux de visiter avec une personne chère ! Seul on souffre de ne pas pouvoir communiquer ses impressions.


[1] Bataille de l’Alma le 20-9-1854. Victoire franco-anglaise sur les Russes pendant la guerre de Crimée.

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 Souvenirs écrits vers 1920 à Toulon.

Le texte retrouvé était dactylographié, la conversion sous Word, le découpage en épisodes ainsi que les notes ont été réalisés par Joël BACQUER.

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