Archives quotidiennes : 18 juillet 2010

France Pittoresque – 1835 : Charente-Inférieure (1)

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Département de la Charente-Inférieure (Ci-devant Saintonge et Aunis)

 

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HISTOIRE
ANTIQUITÉS
MŒURS, CARACTÈRE, ETC.
LANGAGE.
NOTES BIOGRAPHIQUES.
TOPOGRAPHIE.
DIVISION POLITIQUE ET ADMINISTRATIVE.
POPULATION.
GARDE NATIONALE.
IMPOTS ET RECETTES.
IMPOTS ET RECETTES.
DEPENSES DEPARTEMENTALES.
INDUSTRIE AGRICOLE.
INDUSTRIE COMMERCIALE.
BIBLIOGRAPHIE.
 
 
 
 

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HISTOIRE

Les deux provinces, la Saintonge et l’Aunis qui, en 1790, ont formé le département de la Charente Inférieure, étaient habitées, avant l’invasion romaine, par les Santones et les Aulni . Après la conquête, sous les empereurs, ce pays fut compris dans la seconde Aquitaine. A la chute de l’empire, il passa successivement sous la domination des Visigoths et sous celle des Rois francs. Continuant à faire partie de l’Aquitaine, il partagea les vicissitudes de cette grande province qui fit d’abord partie du royaume de Septimanie et forma ensuite un duché gouverné par les descendants de Charibert, arrière-petit-fils de Clovis. Ce duché fut érigé en royaume par Charlemagne, et la Saintonge en fit partie. En 850, les Normands commencèrent à désoler la Saintonge et l’Aunis ; leurs dépravations durèrent jusqu’en 890. La Saintonge eut des comtes particuliers sous les rois de la seconde race. Landry, comte de Saintonge, vivait sous Charles-le-Chauve et fit la guerre à Emenon, comte d’Angoulême. Cette province passa ensuite sous la domination de Foulques Néra, père de Geoffroi-Martel, comte d’Anjou. Guillaume VII, duc de Guyenne, s’en empara après la mort de ses frères. Eléonore de Guyenne que Louis VII répudia, la porta par son mariage à Henri II, roi d’Angleterre. La Saintonge, après la condamnation de Jean-sans-terre, fut réunie à la couronne par Philippe Auguste. Les anglais essayèrent de la reprendre, mais ils furent, en 1242, battus à Taillebourg par Louis IX. Les rois de France en conservèrent la possession paisible jusqu’au moment où elle fut rendue aux Anglais par le traité de Brétigny. En 1370, la Guyenne s’étant révoltée contre Edouard, prince de Galles, et ayant cité ce prince au parlement de Paris, on confisqua la province, et Charles V en fit prendre possession par Duguesclin ; néanmoins, la Saintonge et l’Aunis ne furent entièrement affranchies de la domination anglaise que sous le règne de Charles VII. Paisibles jusqu’à l’époque où le calvinisme s’étendit en France, ces provinces furent, dans les XVIe et XVIIe siècles, en proie à toutes les horreurs des guerres civiles et religieuses. Une longue tranquillité a suivi la prise de La Rochelle ; on a même remarqué que le département est un de ceux où la Révolution a causé le moins de trouble et de fermentation, bien que quelques communes limitrophes de la Vendée et des Deux-Sèvres aient pris momentanément part aux guerres civiles de 1793 à 1795.

ANTIQUITES

Le département renferme plusieurs monuments druidiques ; ce sont des dolmens, des menhirs et des tombelles. Parmi les dolmens, on remarque ceux de Civrac (près de Geay), de la Pierre-Grise (près de Cognac), de la Jarne (près de La Rochelle) ; etc. Nous ne connaissons que deux menhirs dans la Saintonge, celui de Monac (près de Pons), et la Grande Bonne (à la Frenade). Les tombelles sont plus nombreuses ; nous citerons le Terrier de la Fade (ou de la Fée), situé dans l’île Courcoury, près de Saintes ; le Terrier du Peu (dans la commune de Saint Saturnin de Séchaud) est de forme conique et couvert de bois touffus ; on trouve à son sommet une espèce de cratère en forme de puits, mais sans revêtement de maçonnerie et qui paraît descendre jusqu’à sa base. On compte environ une quinzaine de ces tombelles dans le département, et on les considère comme des monuments élevés après quelques batailles aux guerriers morts pendant l’action. Parmi les autres antiquités celtiques du pays, on cite des médailles d’or trouvées dans l’île Courcoury ; les souterrains taillés dans le roc, découverts à Jonzac, dans le siècle dernier, et qui renfermeraient des chambres ou niches sépulcrales contenant des ossements ; enfin, il existe en Saintonge, souvent en rase campagne et au milieu des bois, des souterrains creusés par la main des hommes, à une époque fort reculée et où le peuple des campagnes croit qu’un veau d’or est caché. On voit un de ces souterrains à Saint Saturnin, près de Saintes ; on y descend par une espèce de puits entouré de bois qu’on nomme Fosse Marmandrèche.

Les monuments de l’époque romaine sont également très multipliés ; ce sont des voies militaires, des camps, des tours à fanaux, Pire-Longue et la Pile d’Ebeon ; des ponts antiques, d’anciens forts, etc…On a trouvé, dans un grand nombre  de localités,  des monnaies,  des médailles, des ustensiles, des armes, des vases, des débris de poterie, des fragments de sépulture, etc…mais les antiquités les plus remarquables du département sont les restes des édifices qui décoraient Mediolanum Santonum, aujourd’hui Saintes : amphithéâtre, arc triomphal, aqueduc, bains, etc. Il paraît que le culte d’Isis était en honneur chez les Santones, car on a trouvé dans cette ville plusieurs idoles égyptiennes et le tombeau d’une prêtresse isiaque.

Les antiquités qui appartiennent au moyen âge sont les ruines d’anciens châteaux forts, de vieilles abbayes, le portail et le clocher de plusieurs églises. Le monument le plus curieux de cette époque était le Monument de Moïse (non loin de Rochefort), dont nous parlons plus loin avec détails, et qui a été longtemps considéré comme un édifice élevé par les Juifs.

MŒURS, CARACTERE, ETC.

Les habitants du département de la Charente Inférieure sont actifs, laborieux, naturellement portés pour les entreprises maritimes et les spéculations commerciales, ce qui leur donne un caractère hardi et entreprenant auquel s’allie heureusement un jugement sain, et une grande sagacité et l’habitude de réfléchir avant de commencer à agir ; mais aussi par une résolution ainsi méditée et formée à l’avance, ils acquièrent une plus grande fermeté dans l’exécution et une ténacité qui les fait réussir quand d’autres, rebutés par les difficultés, échoueraient. A toutes les époques, le littoral, ou l’Aunis, a fourni d’excellents marins et l’intérieur, ou la Saintonge, de très braves guerriers. Nous faisons cette distinction sans qu’il faille croire, néanmoins, que l’Aunis ne fournirait pas de très bons soldats et la Saintonge d’habiles marins. Dans les deux pays se sont d’ailleurs toujours trouvés des hommes propres à réussir dans toutes les carrières, aptes à l’étude des sciences et à la culture des lettres. Le goût des occupations intellectuelles y est généralement répandu dans les villes. Les habitants des campagnes sont bons, francs et hospitaliers, laborieux et patients, intelligents quoique conservant encore un assez grand nombre de préjugés superstitieux, religieux mais tolérants et vivant en bonne harmonie avec leurs voisins d’une communion différente. Ceux du littoral se font surtout remarquer par la propreté qui règne dans leurs habitations et dans leurs villages, dont l’aspect annonce l’aisance, le bonheur et la gaieté.

Lorsqu’on quitte Bordeaux, dit M. de Vaudreuil, et qu’on traverse la Gironde, on retrouve chez les habitants de la rive droite, les costumes bordelais ; mais on s’étonne d’entendre un langage tout nouveau. Ce n’est plus le langage rapide et accentué de l’Aquitaine, c’est un idiome français assez lourd et qui paraît d’autant plus désagréable qu’on le comprend mieux que le gascon. On compte sans doute une très grande variété de patois, depuis le Médoc jusqu’aux Pyrénées, mais tous ces dialectes sont de la même famille et tranchent tellement avec ceux que l’on parle au nord de la Gironde, que le paysan du Médoc, qui ne sait que son patois, serait moins embarrassé de se faire comprendre dans le Béarn ou dans les Cévennes que dans la Saintonge, dont la sépare seulement un trajet de deux à trois lieues. De son côté, le paysan de Saintonge sera moins dépaysé en Normandie ou en Champagne qu’en Médoc ou en Périgord. 

La constitution physique des habitants, leur costume, la culture du pays, les produits de la végétation, les animaux, les poissons, les substances fossiles, offrent, entre le Bordelais et la Saintonge, des différences qui ne sont pas moins piquantes pour l’observateur que le changement de langage. La masse de la population, en Saintonge, a peut-être la taille plus élevée et le teint plus blanc que celle des Bordelais ; mais les hommes y sont moins bien faits et moins exempts de défauts physiques que leurs voisins. Le Saintongeois  a les épaules larges et hautes, souvent trop, il a les bras forts et nerveux, mais il pèche fréquemment par les jambes qui sont trop grêles pour le corps. L’avantage de la taille n’appartient pas d’ailleurs dans les deux pays aux même classes de la société; dans le Bordelais, les hommes les plus grands et les mieux faits se trouvent parmi les riches propriétaires des campagnes et les bourgeois aisés habitants des villes. En Saintonge, ces deux classes ne sont généralement pas composées d’hommes grands ; c’est parmi les paysans et les artisans aisés que se trouvent les plus beaux hommes. Les femmes sont loin d’avoir en Saintonge la tournure leste et vive des Bordelaises ; elles leur cèdent aussi sous le rapport de la taille ; mais elles rachètent ce désavantage par la délicatesse des traits et l’éclat du teint.

Quant au costume, les différences n’existent et ne peuvent exister que parmi les classes laborieuses des villes et des campagnes qui ont quelque fixité dans leurs habillements et ne sont pas soumises aux changements rapides de la mode. Les paysans du Bordelais portent des chapeaux à bords étroits, ceux de Saintonge ne le cèdent qu’aux habitants du Berri pour l’ampleur de leur coiffure. Les femmes de campagne, dans le Bordelais, mettent des mouchoirs de couleur sur leur tête, celles de Saintonge ont des coiffes blanches (1).

Elles ne diffèrent pas moins dans la manière de porter leurs fardeaux, les premières portant tout sur leur tête, les autres ne se servant que de leurs bras.

Les habitants de la Saintonge ont conservé un grand nombre d’usages et de préjugés qui remontent à une haute antiquité. Ils portent encore, hommes et femmes, la  cape, espèce  de petit  manteau à capuchon, si célèbre chez les Romains sous le nom de bardo cumullus ou cucullus santonicus. Ce vêtement commode qui avait été adopté par plusieurs autres peuples de la Gaule, se retrouve encore chez les habitants des landes ; les femmes de l’Armagnac et du Bigorre l’ont aussi conservé. Les enfants saluent encore, le premier jour de l’année, en criant dans les rues et dans les campagnes : Au gui l’an neuf. Les paysans saintongeois croient fermement à l’existence des fées qu’ils nomment fades, bonnes, filandières, parce qu’ils supposent qu’elles portent toujours un fuseau et une quenouille; ils prétendent qu’on les voit errer dans les campagnes, au clair de lune, sous la forme de vieilles femmes et ordinairement au nombre de trois. Ils leur attribuent la faculté de prédire l’avenir, et le pouvoir de jeter des sorts. Les bonnes gens du village disent les avoir vues souvent, assises en groupes auprès de quelques fontaines solitaires, filant leur quenouille et vêtues de robes d’une éclatante blancheur. Leurs apparitions ont lieu particulièrement sur les bords de la Charente, près des grottes de la Roche-Courbon, de Saint–Savinien, des Arciveaux, etc. Les paysans croient aussi aux loups-garous aux sorcières et aux sorciers qu’ils nomment ganpotes et gepotes, et auxquels ils attribuent le pouvoir de se métamorphoser à volonté en toute espèce d’animaux. Ils croient que les esprits de ceux qui sont morts errent autour de leurs tombeaux. Les cris du hibou sont pour eux un funeste présage. Ils ont des jours fastes et néfastes ; pendant ces derniers, ils s’abstiennent de voyager, de semer, etc. Ils ont conservé des traces précieuses des idées, des anciens sur l’inviolabilité des hôtes et sur les lois de l’hospitalité.

(1) Les femmes de Rochefort ont des bonnets d’une hauteur et d’une ampleur remarquables.

Le grillon qui habite leur foyer, l’hirondelle voyageuse qui attache son nid à leur toit, sont considérés presque comme des membres de la famille. On apprend aux enfants à les respecter

LANGAGE

Le département se trouve sur la limite qui séparait autrefois la langue d’oc de la langue d’oïl. Il appartient à la région septentrionale où cette dernière était la langue usuelle. Ses divers patois renferment donc, avec des termes celtiques et quelques expressions d’origine anglaise, beaucoup plus de mots français que de mots latins ou espagnols. Les populations de la Saintonge et de l’Aunis sont des populations autochtones, pures de tout mélange avec les conquérants, Visigoths, Gascons, Sarrasins, etc…qui se sont établis dans d’autres parties de la France. Quelques Normands seuls se sont fixés dans le pays au milieu du IXe siècle.

Nous allons citer quelques fragments des trois principaux patois en usage dans le département.

Patois de Saintes                        texte français

In houme avait deux fail          un homme avait deux fils

Le pus jéne dicit à son père   Le plus jeune dit à son père

« Mon père, baillez-me tout   «Mon père, donnez-moi ce qui

mon dret de voutre benn »     doit me revenir de votre bien »

Et le père leur partageait     Et le père leur fit le partage

Tout son benn                     de son bien.

Patois de La Rochelle          Patois de Marennes

In houme ayant deux            In houme avoit deux

cheuts d’enfants                       cheuts d’enfants

Le deré des deux dissit           Le pus jenne dicit à son

Coume ça à son cher             père : « mon père, baillez-

Père de li partager la             me le benn qu’i deus avoir

Goulée de bin de soun           pre mon lot » Et i leus fasit

Héritage.                   Le partage de son benn.

 

NOTES BIOGRAPHIQUES

Parmi les hommes qui par leur naissance appartiennent au département, on peut citer :

En hommes de guerre et marins : l’héroïque GUYTON, maire de La Rochelle pendant le siège de cette ville par Richelieu ; un des compagnons de guerre de Henri IV, Agrippa d’AUBIGNE, poète et historien ; les amiraux Barin DE LA GALISSONNIERE, vainqueur de Byung devant Minorque, DUPERRE qui commandait la flotte à l’attaque d’Alger ; LATOUCHE-TREVILLE, MARTIN, SAVARY, etc. le capitaine DUPAVILLON, tacticien habile, BAUDIN, voyageur célèbre, le général LABASSEE, etc…

En hommes d’Etat et hommes politiques : Raymond PERAULD qui, de simple maître d’école, devint sous Charles VIII, le cardinal GURCK ; Pierre DORIOLE, chancelier de France sous Louis XI, le marquis de BEAUHARNAIS (oncle du prince Eugène, député aux Etats Généraux) ; le médecin GUILLOTIN, membre de l’Assemblée Constituante, savant modeste qui eut le fatal honneur de donner son nom à un instrument de mort, le conventionnel BILLAUD-VARENNES, si tristement célèbre ; les députés ESCHASSERIAUX et AUDRY DE PUYRAVEAU ; le pair de France LEMERCIER.

En savants : DESAGULIERS, habile physicien du XVIIe siècle ; le célèbre REAUMUR ; MERCIER-DUPATY, auteur de mémoires intéressants sur l’histoire naturelle ; le naturaliste LAFAILLE qui a donné à La Rochelle son cabinet d’histoire naturelle ; l’habile agriculteur DE CHASSIRON ; le mécanicien HUBERT ; le minéralogiste et géologue FLEURIAU DE BELLEVUE ; les naturalistes QUOY et LESSON ; le médecin VENETTE, auteur du Tableau de l’Amour conjugal ; le docteur SEIGNETTE, chimiste qui a donné son nom à un sel purgatif (le tartrite de potasse) ; le médecin RICHARD-DESHERBIERS qui a fait don à La Rochelle d’une bibliothèque devenue depuis la bibliothèque publique ; le médecin DOUSSIN-DUBREUIL, connu par divers ouvrages ; l’antiquaire CHAUDRUC DE CRAZANNES, auteur d’un excellent mémoire sur les Antiquités de Saintes ; l’agronome DE VAUDREUIL, voyageur pédestre, écrivain spirituel qui a décrit avec bonheur une partie de la France ; les jurisconsultes IMBERT, LA HAIZE et VALLIN, etc..

En artistes : le peintre GAUFFIER, le sculpteur Charles DUPATY, membre de l’Institut, l’habile graveur naturaliste AUDEBERT ; l’excellent acteur tragique LARIVE ; etc..

En littérateurs : le célèbre bibliographe du XVIIe siècle Paul COLOMIEZ ; l’historien PRIOLI ; Olivier POUPARD, traducteur d’Hippocrate et de Galien ; Jean DE SPONDE, traducteur d’Homère et d’Hésiode ; le poète latin Jean LEZEAU ; l’historien ESPRINCHARD ; l’abbé TALLEMANT, traducteur médiocre de Plutarque, TALLEMANT DES REAUX qui ne fut longtemps connu que par une épitaphe de Patru et dont on vient de publier des mémoires si curieux et si scandaleux sur la cour de Henri IV et de Louis XIII ; l’oratorien ARCERE, historien de La Rochelle ; le président DUPATY, connu sur tout par ses Lettres sur l’Italie ; son fils le poète Emmanuel DUPATY, le littérateur NOUGARET ; l’évêque de Troyes, Marc-Antoine DE NOE, prédicateur distingué, écrivain remarquable ; un des fondateurs du Vaudeville, le littérateur RABOTEAU, un auteur dramatique, Gustave DROUINEAU, connu par plusieurs succès au théâtre et par divers ouvrages semi-religieux ; etc…

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Prochainement la suite … 

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BIBLIOGRAPHIE

 

Extraits de la France Pittoresque – Abel HUGO – 1835  

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