Histoire de Maisons (VIII) : Alfortville depuis 1885.

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HUITIEME PARTIE – Alfortville depuis 1885

LA LOI DE SEPARATION.

Alfortville, né en 1862, baptisé ( laïquement ) en … ? et émancipé en 1885, eut une croissance beaucoup plus rapide que Maisons-­Alfort.

On dit que Perrié fut son parrain, son père est M. François qui en fit les premiers morcellements, enfin son précepteur et émancipateur fut M. Meynet, qui eut la présidence du syndicat organisé en vue de la séparation et qui mit au service de cette idée toute son intelligence et son activité. On ne pouvait mieux choisir.

Il fallait un véritable courage pour entreprendre de fonder et d’organiser une commune, dans un quartier où il y avait tout à faire.

Au moment où Alfortville se sépara, les rues étaient en cours d’établissement, sous la direction d’un syndicat ; les devis primitifs ne prévoyaient que, 450 000 francs de dépenses, et elles atteignirent 750 000 francs ! L’affaire ne fut réglée définitivement, par un procès, qu’en 1888, et chacun des riverains des rues établies eut à payer un supplément considérable ; beaucoup en furent à peu près ruinés.

Un groupe scolaire avait été construit en 1878 ; on y installa tant bien que mal la mairie.

Le premier conseil municipal fut composé de MM.

Daunot, Armand, Surloppe, Deverny, Levillain, Mothiron, Madelain, Dircksen, Baudette, Julien, Grivotet, Tavard, Popinet, Jaclard, Warnier, Cosson, Pottier, Letellier, Pair, Pellé, Durand, Mirand, Moreau.

M. Warnier fut élu maire, MM. Mothiron et Surloppe adjoints.

Tout le monde se mit vaillamment à la besogne, la commune fut rapidement organisée.

En 1887, on édifiait une mairie qui coûta pour travaux seuls, 109 571 francs ; puis, successivement, on fit le remblai de la berge de la Seine ; le perré du quai de Marne, qui causa une dépense de 74 972 francs ; des égouts, et une école maternelle, du prix de 43 973 francs. Entre temps, le cimetière était installé moyennant 28 979 francs, et on avait fait le chemin pour y conduire. Le marché avait été reconstruit, aux frais du concessionnaire ; les trottoirs pavés, l’entretien l’éclairage et l’alimentation d’eau des rues améliorés ; et enfin l’église construite par l’initiative privée.

Il y a peu d’exemples d’une progression aussi rapide.

Alfortville a été constitué en commune, par la loi du 1er avril 1885, dont voici la teneur :

« Art. 1er.- La section d’Alfortville est distraite de la commune de Maisons-Alfort, et formera à l’avenir une commune distincte, dont le chef-lieu est fixé au bourg d’Alfortville, qui en portera le nom.

« La limite entre les deux communes est fixée dans toute son étendue, par l’axe actuel de la ligne du chemin de fer P.L.M. conformément au tracé en vert du plan annexé à la présente loi.

« Les dispositions qui précédent recevront leur exécution sans préjudice des droits d’usage et autres, qui pourraient être respectivement acquis.

« Art. 2. La commune d’Alfortville paiera pendant dix années, à celle de Maisons-Alfort, une annuité de 1 477 f 50 représentant le contingent mis à sa charge pour le rachat du pont d’Ivry.

« Art. 3. La bibliothèque de Maisons-Alfort restera la propriété de cette commune, qui paiera à celle d’Alfortville, à titre de compensa­tion, une somme de 1500 francs.

« La commune d’Alfortville pourra faire inhumer ses morts dans le cimetière de Maisons-Alfort pendant une période de temps qui ne pourra excéder trois ans.

« La part revenant aux indigents d’Alfortville, dans la rente sur l’Etat, de 955 francs, qui constitue l’actif du bureau de bienfai­sance de Maisons-Alfort, est fixée à 426 francs de rentes.

« La présente loi, délibérée et adoptée par le Sénat et la Chambre des députés, sera exécutée comme loi de l’Etat.

« A Paris, le 1er avril 1885.

« Le ministre de l’Intérieur :                       Signé :

« Signé :        Waldeck-Rousseau.                        Jules Grévy. »

La proportion pour le partage des fonds libres au moment de la séparation, et de ceux encaissés pendant un certain temps par la commune mère, fut fixée à 52 p. 100 pour Maisons, et 48 p. 100 pour Alfortville ; les titres de rentes turent partagés dans les mêmes conditions.

Le compte de liquidation ne fut terminé qu’en 1896, prenant date du 1er janvier 1895 ; Maisons-Alfort restait devoir 40 504 fr. 79, plus les intérêts à 2 p. 100 l’an jusqu’au paiement, et deux titres de rentes, produisant ensemble 679 francs. Il fut versé en 1897 un acompte de 10 000 francs.

De son côté, le bureau de bienfaisance a reçu un titre de 426 francs de rentes, et 7365 fr. 68 en espèces.

La commune d’Alfortville n’avait en réalité, lorsqu’elle se mit dans ses meubles, pour toute dot, que les 1 500 fr. qui lui étaient alloués sur la valeur de la bibliothèque.

Le règlement définitif n’eut lieu qu’en 1898, par le paiement total, capital et intérêts.

Voici les noms des maires qui se sont succédés à Alfortville, depuis sa fondation, jusqu’en 1896 :

            Warnier                      1885               Mothiron                    1889

            Surloppe                    1886               Laurent                      1892

            Meynet                       1888               Lemainque                1893

TABLEAU DES DEPENSES DE LA POPULATION.

Dépenses                            Population

Années          Francs            Années          Habitants

            1886               121 717         1886                 6 603

            1896               203 450         1891                 7 984

                                                                1896               11 634

Alfortville dut aussi à la fertilité de son sol, de voir germer deux journaux suburbains : la Petite Banlieue, fondée en 1880 par Villiers, et dirigée plus tard par M. Grebauval, actuellement conseiller municipal de Paris, et la Voix des Communes, fondée en 1884 par M. Meynet, qui en est toujours directeur.

Au moment où nous écrivons, d’autres progrès ont été accomplis, ou sont sur le point de l’être. Une passerelle reliant Alfortville à Charenton a été jetée sur la Marne, et deux groupes scolaires sont en cours de construction.

Toute une série de « colonies » se sont fondées à l’extrémité de son territoire.

Le Dahomey, le Siam, le Congo, et d’autres encore, qui ont cela de commun avec leurs homonymes, qu’elles ont un sérieux besoin des finances de la « Métropole » pour être mises en valeur, et améliorer leurs voies de communication.

Ces difficultés seront vaincues comme les autres.

La nouvelle commune a également cet avantage d’être parvenue rapidement à la notoriété ; il arrive fréquemment que les correspondances destinées à Alfort ou à Maisons sont adressées à Alfortville, sans doute plus connu, ce qui n’est pas sans causer quelque ennui aux destinataires.

Est-ce à cause des inondations ou, plutôt, du célèbre bigame ?

Nous constatons sans conclure.

Ayant cité le bigame, nous ne pouvons éviter de conter son histoire invraisemblable

Un nommé Lecouty, marié, habitant Paris, ayant fréquemment affaire à Alfortville, fit la connaissance d’une charmante personne, Mlle Levanneur, dont les parents tenaient une auberge. Il lui fit la cour, et, voyant que la conclusion rêvée ne pourrait avoir lieu qu’après le prononcé du oui traditionnel, il la demanda en mariage et fut agréé.

Pour se donner l’apparence de l’aisance, il avait acquis un terrain à crédit, et fait commencer une construction.

Les formalités remplies, le mariage eut lieu le 5 mars 1885 à la Mairie de Maisons-Alfort ; M. Mignard, adjoint, présida à cette cérémonie.

Lecouty n’avait pas cessé d’habiter avec sa femme, et, le matin même, pour la quitter en toilette de gala, il avait prétexté le mariage d’un ami ; l’épouse aimable lui avait mis sa cravate blanche.

Guidée par un pressentiment ou un renseignement, la légitime n0 1 se rendait quelques heures après à la Mairie de Maisons, où elle se convainquait rapidement du crime de son époux. Le mariage était conclu ; il s’agissait d’empêcher qu’il fût consommé ; elle partit avec le secrétaire de la mairie pour Saint-Mandé, où avait lieu la noce, et arriva au milieu de la fête. Ayant fait demander le père de la mariée, elle lui expliqua la chose. Le coupable, mis en éveil par les allées et venues, put s’enfuir ; poursuivi et atteint, il allait passer un mauvais quart d’heure entre les mains de son beau-père, quand des spectateurs, qui ne savaient rien de l’affaire, vinrent à son aide, prirent fait et cause pour lui, et houspillèrent quelque peu le poursuivant pendant que son gendre s’échappait.

Le bigame fut arrêté quelques jours après chez sa première femme, qui, peu rancunière, le cachait. Il est naturellement jugé et condamné.

Mlle Levanneur, qui avait été mariée sans l’être, s’est remariée depuis pour de bon.

Nous ne trouvons, en fait de célébrités relatives ayant habité Alfortville, que M. Ducatel, ce piqueur des ponts et chaussées qui, le 21 mai 1871, facilita aux Versaillais l’entrée dans Paris sans assaut ; il possédait des immeubles et habita quelque temps rue des Quatre-Pavillons.

Alfortville possédait en 1896 :

Mairie et place de fêtes

Groupe scolaire complet

Ecole maternelle

Eglise (non communale)

Cimetière

Marché

Remise de pompes

Bibliothèque

Bureau de poste, télégraphe et téléphone

Gendarmerie

Subdivision de pompiers

Gare de chemin de fer

Deux stations de bateaux omnibus

Service local de voitures

Trois fêtes de quartier

Caisse des écoles

Société d’enseignement

Société de secours aux pompiers

Coopérative

Fanfare.

Et les autres groupements de moindre importance que comporte une population de plus de 10 000 habitants.

Avec l’aide du département, une voie de communication est projetée, pour relier d’une façon commode Alfortville et Choisy. Nous avons déjà parlé du futur pont de Vitry, et des travaux de viabilité qui sont la conséquence de sa construction. On peut espérer aussi que, prochainement, un quai sera établi tout le long de la Seine, mettant désormais le pays à l’abri des inondations ; à prévoir également : qu’une seconde gare sera établie sur la ligne P.L.M. à l’extrémité du pays ; que des tramways traverseront la commune et enfin qu’elle jouira bientôt de toutes les améliorations que comporte une agglomération de cette importance ; ce sont à peu près les mêmes que celles que nous avons énumérées pour Maisons-Alfort.

RESUME DES TRANSFORMATIONS TOPOGRAPHIQUES

Nous avons décrit la commune de Maisons dans son ensemble, telle qu’elle devait être dans les premiers siècles de notre ère ; nous l’avons montrée également à diverses époques, essayant de faire assister le lecteur à sa transformation physique et administrative. Jusqu’en 1881, nous avons confondu Maisons-Alfort et Alfortville ; un chapitre spécial est ensuite consacré à cette dernière commune.

Nous allons de nouveau jeter un rapide coup d’œil sur les modifications que le territoire, qui comprend les deux communes réunies, a subies depuis que nous le connaissons.

La surface totale est de 896 hectares, dont 566 pour Maisons-Alfort, et 330 pour Alfortville.

En 1797, il était sillonné par vingt-huit routes, rues ou chemins ; il y en a aujourd’hui soixante et une pour Maisons-Alfort, et à peu près autant pour Alfortville.

Au début, le sol se partageait entre les châteaux, leurs parcs, leurs fermes et les terres qui dépendaient de chacune d’elles. Ces terres étaient exploitées en grande culture ou en prairies ; une bonne partie était marécageuse, et il n’était pas rare de voir la Marne et la Seine se rejoindre à travers la plaine, de Bonneuil au Port-à-l’Anglais. Plus tard, on planta des vignes aux endroits bien expo­sés, et après, vinrent les exploitations de carrières. Presque de nos jours, la culture maraîchère, chassée de Paris par la cherté des ter­rains, vint s’y implanter.

Jusqu’en 1860, Maisons-Alfort était encore une commune rurale ayant conservé à peu près complètement son aspect primitif. 

Le chemin de halage, en remontant la Marne, était borné, de la Bosse de Marne au pont, par le parc de M. Véron, clos d’un saut de loup et d’une haie vive. La berge était rongée par la rivière.

Le vieux pont de Charenton, avec ses arches en bois vermoulu et l’estacade qui le protégeait en amont, avait un grand cachet pittoresque.

Le chemin se continuant vers le Moulin Neuf était animé les dimanches et fêtes par les nombreuses équipes de canotiers et canotières, qui venaient manger la traditionnelle friture chez les illustres Bauny, Patte et Perrié.

En semaine, la rive était garnie de lavandières et de pêcheurs, et ceux-ci prenaient encore des poissons, voire même des écrevisses.

Nous avons déjà cité, à l’occasion d’un procès, la pelouse devant le moulin, où se tenait la fête d’Alfort ; le restaurant de l’île et le pont y donnant accès ; à droite, à la même hauteur, on voyait la propriété de M. Ildefonse Rousset, aménagée en jardin d’acclimatation.

L’habitation a eu depuis, des fortunes bien diverses ; après avoir été occupée par des restaurateurs, elle est louée actuellement à des œuvres religieuses ; et l’ancienne serre, dans laquelle furent donnés des bals et des concerts, sert de chapelle aux paroissiens d’Alfort.

A la suite, un terrain clos de haies était occupé par des maraîchers.

Laissant le moulin, beaucoup moins important, et surtout moins moderne qu’à présent, on s’engageait dans un chemin bordé de haies ; à gauche, des noyers le surplombaient, et plus loin on rencontrait un groupe de sept énormes platanes, qui ont donné à cet endroit le nom des Sept Arbres, sous-lesquels la jeunesse dansait parfois, au son d’un orchestre improvisé.

En face, le mur du parc de Château-Gaillard, et le commencement de celui de Charentonnnau, tous deux tapissés de verdure. Entre ces deux parcs, le chemin d’Enfer, couvert de gazon, et au printemps, rempli de violettes, se continuait jusqu’à l’avenue du Château-Gaillard ombragée de tilleuls qui, passant devant la grille de l’habitation, aboutissait à la route de Créteil.

C’était un lieu solitaire ou l’on aimait à s’isoler.

Le chemin de halage se continuait sous un pont de bois, qui, coupé au moment de la guerre, est remplacé par un autre en fer ; – ce pont met en communication le parc de Charentonneau avec l’île ; – puis, passant sous une arcade du moulin encore en activité, ce chemin traversait les dépendances, se poursuivant sous une avenue de noyers, retrouvait la rivière, et de là, jusqu’à Créteil, était ombragé par une haie et une rangée de beaux peupliers.

Revenant sur ses pas, on pouvait suivre l’avenue du château jusqu’à la route de Créteil.

Le canal de Saint-Maurice n’existait pas encore ; les bateaux et les trains de bois se servaient de la Marne, dont le débit navait pas été diminué par les nombreuses prises d’eau installées en amont ; les difficultés créées à la navigation par les les et le pont de Charenton fournissaient des spectacles aux oisifs qui habitaient la région.

L’île de Saint-Maurice, que se partageaient les propriétaires riverains, était plantée d’arbres fruitiers qui, au printemps, se couvraient de fleurs et formaient le plus charmant coup d’œil.

Les rives de la Seine, en remontant vers Choisy, n’ont guère changé de forme, si ce n’est, en certains points, où le sol a été surélevé par des remblais et le niveau de l’eau modifié par la construction du barrage. De nombreux trains de bois y étaient amarrés ; l’été, en raison de la solitude, elles étaient recherchées par les baigneurs.

La route n0 19 entre le Pont d’Ivry et celui du chemin de fer, était bordée à gauche par le parc de M. Véron, déjà mentionné ; à l’entrée, existait la pompe de la Ville de Paris et une auberge ; de l’autre côté, une petite usine et une autre auberge, puis la plaine.

Au delà du chemin de fer, vers Alfort, on retrouvait la même propriété Véron ; puis à droite une manufacture d’albâtre, des jardins et l’auberge du « Petit Caporal ».

De chaque côté, des grands ormes ombrageaient la route, et entre eux les eaux croupissaient dans des cuvettes. Pas de caniveaux ni de trottoirs.

Après avoir traversé la route n0 5, on voyait à gauche la distillerie. Ensuite quelques vieilles maisons, dans lesquelles étaient plusieurs auberges ; le bureau de poste de la commune se trouvait à l’entrée.

A droite, on voyait la grille du jardin de l’Ecole Vétérinaire, à la suite la chapelle, un bâtiment contenant la salle d’armes, des études et la bibliothèque, et enfin quelques masures, restes de l’ancien château ; puis le mur du parc, des terres de culture et le fort.

Reprenant à gauche, après la cité d’Alfort, on trouvait des terrains de culture, le chemin du Moulin, l’avenue du Château-Gaillard, les murs et la grille de Charentonneau et, au bout, le chemin de Saint-Maur, avec les quelques maigres bouquets de bois du « Buisson Joyeux . »

A droite, à la suite du fort, les chemins de Charentonneau, Jacob et de Saint-Maur, des champs et des entrées de carrières.

La route de Créteil était plantée de deux rangées d’ormes et d’acacias, la plupart superbes.

Partant du pont, la route n0 5 était bâtie, à gauche, jusqu’à celle de Créteil ; plus loin il n’y avait rien autre que l’Ecole, jusqu’au chemin du Fort.

A droite, il y avait des constructions, jusqu’où fut percée plus tard la rue Girard ; au delà, il n’y avait qu une maison isolée touchant le terrain du chemin de fer ; le reste était occupé par des maraîchers ; ensuite, d’un côté le fort, et de l’autre une sablière appartenant à la Compagnie P.L.M. 

A Maisons, à gauche en entrant, on trouvait le château de Saint-Georges, puis la rue de Charentonneau, la grande ferme et des habitations jusqu’à la rue Jacob et celle des Cochets. A droite la rue Jean puis celle des Iles, une seconde ferme, le couvent, où se tenaient l’école des filles et l’asile, le château Lesieur, et une petite ferme. Des maisons bourgeoises et des jardins occupaient le reste. L’église n’a été modifiée que par la construction de la sacristie. La place était occupée en partie par la mairie.

Une rampe très raide amorçait la rue des Bretons ; plus loin, on voyait une autre petite ferme qui existe encore ; puis la rue Saint-Pierre, le château de M. Lagoutte et la plaine.

Reprenant à droite, on logeait le parc de M. Lesieur et la mare, on rencontrait les chemins de l’Abreuvoir et des Vaches, puis la ferme du Vert, sorte d’Asile de convalescence pour chevaux, intitulée ; Herbages Lecouteux, qui existe encore.

A gauche, le chemin de Valenton, le chemin Vert et celui de Mesly étaient alors absolument déserts.

Les rues des Bretons et Marceau n’ont guère changé ; celle des Cochets, qui commence à être modernisée par la construction de la gendarmerie et de quelques autres maisons, avait le même aspect. Au delà du chemin Vert, c’étaient à droite les restes des vignes, et de chaque côté, auprès des puits de carrières, les immenses roues qui servaient à l’extraction des pierres. La rue Saint-Maur était bordée de noyers, et aussi de carrières.

La rue des Iles avait à sa gauche un fossé fangeux par lequel les eaux sales se déversaient dans la plaine. La rue Jean, coupée par le chemin de fer était, dans la partie au delà, garnie de quelques maisons, dont celle dite de l’Américain occupée par la famille Dandalle ; les autres chemins ne servaient qu’à l’exploitation des terres, et étaient déserts comme la plaine elle-même. Il n’y avait guère que ceux bordés de noyers, de poiriers et de pommiers qui, à l’automne, étaient fréquentés par les galopins du pays, en quête de maraude.

D’Alfort à Maisons, et au delà jusqu’à Villeneuve, la route était plantée de deux rangées d’ormes très gros.

Aucune des grandes propriétés n’avait encore été atteinte, et, sauf pour Alfortville, ce n’est guère qu’après 1867, lorsque les bateaux omnibus commencèrent à amener le dimanche la foule des Parisiens que les morcellements commencèrent.

Au cours de cette description, nous avons indiqué quelques-unes des transformations subies ; il en est d’autres également intéressantes.

Un perré empierré a remplacé les éboulements du quai de Marne ; les canotiers sont devenus cyclistes, les laveuses abandonnent la rive pour le bateau-lavoir, les pêcheurs n’attrapent plus guère que des coups de soleil, et les poissons qu’on mange à Alfort viennent pour la plupart des halles.

Les jardins de l’Ile ont disparu remplacés par une pelouse qui se couvre, les dimanches et fêtes, de Parisiens y faisant des repas champêtres, et, le lendemain, les fleurs d’autrefois sont remplacées par les papiers et les reliefs abandonnés.

Les Sept Arbres, si pittoresques, ont été mutilés par un acquéreur peu poétique. Il n’y a plus de violettes dans la rue d’Enfer, au contraire et les grands peupliers qui ombrageaient le chemin de halage jusqu’à Créteil ont été coupés.

On ne se baigne plus guère dans la Seine, sauf en fraude vers île Saint-Pierre.

Les fermes, qui n’avaient plus de raison d’être, leurs terres étant morcelées, ont changé de destination, et bientôt on montrera comme curiosité un coin ombreux et gazonné ou un champ de blé.

Ces transformations ont naturellement influé sur le genre de population de la commune.

D’abord, à l’origine, des cultivateurs et des vignerons ; puis, à Maisons, des carriers et des tailleurs de pierres ; à Alfort ; des mariniers, des postillons et des employés de l’Ecole. Dans ces deux quartiers, des petits rentiers, commerçants retirés des affaires, employés, fonctionnaires et militaires retraités.

La plupart de ces éléments ont été remplacés par les maraîchers, les ouvriers d’usines, les employés de chemin de fer, de bateaux et de tramways, auxquels se joignent bon nombre de travailleurs parisiens qui viennent chercher chez nous un logement plus vaste et un air plus pur que dans les quartiers de la capitale où les appelle leur emploi.

Ainsi que nous l’avons dit déjà, successivement Alfortville, le parc Véron, Château-Gaillard, le parc Saint-Georges, le quartier de l’Ecole, la pièce du Moulin Neuf, le Champ Corbilly, les Quarante Arpents, le Buisson Joyeux, les Buttes, le parc Lesieur, et beaucoup d’autres divisions secondaires, notamment route de Villeneuve et à l’extrémité d’Alfortville, vinrent fractionner le sol.

D’autres vastes emplacements ont été pris pour l’industrie ; le château de M. Lagoutte par la maison Springer et Cie, l’ancien couvent de la rue Saint-Pierre par une manufacture de caoutchouc ; une partie des terres de la ferme Lecouteux par une chapellerie ; un autre terrain de la rue du Chemin-Vert par une vermicellerie. Du côté d’Alfortville, l’usine à gaz, deux forges, dont l’une devenue minoterie, une fabrique de caoutchouc, une pompe, et un vaste établissement odorant occupant de grands espaces.

Le maraîcher, qui avait chassé le vigneron et le laboureur, est repoussé à son tour par l’habitation, ou l’industrie.

Un dernier grand domaine avait jusqu’ici résisté à l’émiettement, c’est celui de Charentonneau ; les terres non comprises dans l’enclos avaient seules été successivement mises en vente.

Pendant des siècles, ses possesseurs divers l’avaient agrandi et arrondi, enclavant dans son étendue plusieurs chemins ; il va disparaître comme les autres, et, d’ici à quelques années, il n’en restera que le château et le vieux pigeonnier circulaire.

Ce pigeonnier, dernier emblème des droits féodaux que les anciens seigneurs exerçaient avant 89, sera démoli à son tour, et les matériaux qui le composent serviront à édifier quelque banale maison d’habitation.

Les descendants des anciens serfs, dédaignant les théories du collectivisme terrien, affirment leur amour de la propriété individuelle en employant les économies qu’ils peuvent réaliser, à l’acquisition de parcelles de cette terre que leurs aïeux fécondaient sans pouvoir la posséder.

Les rares terrains un peu vastes qui restent, seront sans doute divisés aussi à leur tour et percés de rues ; puis chose non souhaitable, mais possible, la commune de Maisons-Alfort, elle-même, sera peut-être de nouveau coupée en deux tronçons, jusqu’au jour où Paris l’aura englobée dans son enceinte, avec ses voisines et le reste du département.

Peut-être aussi, dans un grand nombre de siècles, dans les lieux où nous sommes, les archéologues. Rechercheront-ils, comme sur l’emplacement d’autres grandes villes disparues, les traces de notre existence et de nos monuments.

FIN

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Classé dans Amédée Chenal, Histoire locale, Maisons-Alfort

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