1909 – Lettre d’André Le Breton

Lettre d’André Le Breton   (1909)   le   7  décembre au soir

(après le décès de Joséphine Liège d’Iray sa mère le 26-11-1909)

lire également le testament de Joséphine paru en février 2009

https://cgma.wordpress.com/2009/02/08/sainte-josephine/

         Mes bien chers amis, merci de vos lettres excellentes si tendres. Je sais bien que vous l’aimiez et que vous étiez de cœur avec nous tous ces jours-ci. Vous demandez des détails, – je vais essayer de vous en donner. – Elle semblait en bonne santé, Marguerite Millet qui venait de la voir me l’écrivait; elle même m’écrivait : « Mais je vais très bien , vraiment, mon cher fils; – pars gaiement pour Séville. » – Et j’avais en une lettre d’elle le 25 au matin, et le 25 au soir j’étais parti pour Séville. J’y arrive le samedi 27 à 9 h du matin, – je passe la journée à me promener, à causer, – et le soir à peine rentré à l’hôtel, – à 7h½, je reçois l’affreux télégramme : « Mère décédée subitement sans souffrances, enterrement mardi soir 10h½. » – J’ai pu attraper le train aussitôt, – à 8h 10, – le seul qui aille chaque jour de Séville à Madrid, j’ai du attendre toute la journée du dimanche, le Sud Express ne partant qu’à 8 h du soir. Enfin le lundi à 7 h du soir  j’étais à la Jarrandière; Marcel, Marie et Valentine, Marguerite Millet étaient là, me donnaient des détails. Notre pauvre mère dirigeait le travail de Lageon dans le verger à 4 heures ½ le vendredi 26; – rien n’indiquait qu’elle fut souffrante; il n’y a pas eu d’éblouissement, comme Marcel l’avait compris d’abord. Elle a remarqué à haute voix comme dans cette saison le soleil sa couchait à midi, vers Vandœuvres, au lieu de descendre comme en été derrière Brétigny; – puis elle a dit « Allons Lageon, la journée est finie » et elle s’est acheminée vers la maison. -Lageon a fait quelques pas, puis se retournant ne l’a plus vue, – a cherché des yeux, et soudain a aperçu le noir de ses vêtements dans l’herbe, dans le petit sentier qui descend de l’allée du bois allant vers la grille de fer et qui suit les buissons de la grande cave, du « trou ». – Elle était tombée là, – la face contre terre; elle avait les yeux fermés. Il a demandé : – « Madame ne s’est elle point fait mal ? » et a essayé de la relever, – puis a appelé; les fermiers sont venus, Marie Chapuis, la femme du garde Vieillefaud. On l’a portée dans un fauteuil jusqu’à la chambre rouge; elle avait encore quelques tressaillements, mais sans parler, sans rouvrir les yeux, elle a exhalé son dernier souffle. – Est-elle tombée parce qu’elle glissé et est-ce la chute brutale qui a déterminé la rupture d’anévrisme ? Alors, sans cette chute, sans ce hasard, elle vivrait encore … peut-être ! Lépine a couru à la gare, – a télégraphié à Marcel, à moi (à Bordeaux), au docteur Delagé. Marcel est arrivé vite par le train de 8h½ le soir même , 3 heures après, – avec le Docteur Chrétien mais à la gare de la Tricherie Lépine l’attendait et lui disait : « Le Docteur Delage vient de venir, il a dit que tout est fini. » Marcel a veillé cette nuit là près d’elle; – le samedi matin il a télégraphié à mes sœurs; à moi, – elles sont arrivées le Dimanche dans l’après-midi. Ainsi, – aucun de nous ne s’est trouvé là pour la recevoir dans ses bras, – et c’est là le crève cœur ! peut être a-t-elle eu quelques minutes de conscience pendant lesquelles elle nous cherchait auprès d’elle. – J’ai pu la revoir en arrivant lundi soir ; elle était couchée dans le cercueil, mais la face découverte, – si peu changée qu’elle semblait seulement dormir. J’ai veillé près d’elle jusqu’à 4h du matin; puis Valentine est venue me remplacer, Marcel me l’ayant fait promettre pour que je puisse prendre un peu de repos et fusse en état d’assister à l’enterrement. – J’ai demandé qu’on fît revenir le Docteur Delage, parcequ’il n’y avait vraiment aucun signe apparent et certain de la mort, et qu’elle avait parfois exprimé devant moi la crainte d’être ensevelie vivante. Il est revenu le mardi matin à 9h, il a déclaré que le doute n’était pas possible. Alors il a bien fallu rabattre le drap, fermer la bière. – Il y avait encore quelques unes de ses roses pour parer cette bière. – Mon oncle Edouard, Sara Lavallée, notre petit Jean Le Breton, les époux Creuzé, les Raucourt, quelques personnes de Poitiers, une quinzaine d’officiers du 20è, Mr Amirault, – et beaucoup de gens du pays se sont joints à nous, – et nous avons repris le funèbre chemin tant de fois parcouru déjà. – Je ne vous parle pas de moi, mes chers amis, – vous avez deviné où j’en suis. Chère Madeleine, vous m’avez parlé si tendrement, – tellement comme une sœur, – qu’un moment mes larmes ont coulé plus douces. Et toi mon frère Louis, merci de m’avoir parlé d’elle comme tu l’as fait.

Nous sommes restés à la Jarrandière jusqu’à dimanche matin (5 décembre, Marie, Valentine et moi, Marcel est revenu plusieurs fois; Marguerite (qui ne va pas bien, – la tête fatiguée) a regagné le Bouchaud le vendredi. – Nous avons mis tout en ordre, – trié ses papiers. Tout y était si minutieusement noté du reste que nous n’aurons pas de peine à nous reconnaître. – Sa volonté était que je fusse chargé d’examiner ses papiers, étant le seul de ses enfants non marié, c’est à dire entièrement de sa famille, – étant de plus son compagnon et un peu son confident depuis des années. Et dans ces papiers il y a des comptes, des chiffres, – mais il y a surtout son journal intime, les effusions de son cœur, ses rêves pour nous de tout temps, ses tristesses sa vie de jeune fille même. – des milliers de pages. J’ai tout apporté ici. Souvent la lecture m’en sera douce, – parce que je retrouverai là son intelligence et son cœur, mais souvent aussi déchirante, – parce que j’y reverrai toutes les épreuves, toutes les difficultés de sa vie, et aussi les peines que moi-même j’ai pu lui causer, tout en l’adorant et en la vénérant. – Mais d’abord il faut mettre en ordre les papiers d’affaires.

Je suis revenu à Bordeaux dimanche soir, j’ai fait ma leçon à mes étudiants aujourd’hui ne voulant pas faire de mon deuil « de vacances ». – J’ai la tête vague. Je n’arrive pas à comprendre que ce soit fini, – que je ne doive plus recevoir ses lettres.  – Son affection sans égale était le ressort de ma vie. Je ne tiens plus à rien ni par rien; – Je veux pourtant réagir, _ honorer sa mémoire en essayant d’imiter un peu sa force morale qui était si grande.

Je n’écris qu’à vous avec tous ces détails et cet abandon; – je ne veux voir ici personne absolument personne. – J’ai besoin de rester seul avec elle; – Seul je sais comment elle m’a aimé, – et personne n’a su comme moi elle était. – Vous me manquez bien, – quoique je vous sente en fraternelle sympathie avec moi. Je ne fais aucun projet, – je ne crois pas que je puisse aller vous voir à Noël; il faut sans doute aller en Poitou, chercher avec Marcel un arrangement pour le pauvre Beaumont. Mais au Carnaval peut-être, ou à Pâques … Je vous embrasse de tout mon cœur

André Le Breton

André Le Breton

 25-06-1860 Naissance d’André ( Victor André ) Le BRETON

                      Ecole Normale Supérieure.

                      Professeur à la Sorbonne. Il suucéda au fauteuil de Victor Hugo

                      André épousera Marie ALLIAUD et ils auront 3 enfants.

                      2 garçons René et Jacques,

                      1 fille ( Nanon ) qui a vécu recluse et est décédée jeune,

                       de la maladie bleue.

  23-10-1931  Décès d’André Le BRETON, à Paris V.

 

 

 

 

 
 
 
 
 

Autres activités :  

Conférences pour les femmes à la faculté des lettres de Bordeaux (grand succès public),

Conférences à Saint-Maixent (1908 et 1910), à Edimbourg (1910),

à l’Institut Français de Madrid (1913) pour la fédération de l’Alliance Française aux Etats Unis et au Canada (janvier – mai 1915)

Collaborateur à de nombreux périodiques :

Revue de Paris, Revue des deux mondes, Revue des Universités du Midi, Revue philomatique de Bordeaux, Revue Bleue, Revue des cours et de conférences, Annales de l’Université de Bordeaux, Journal des savants, Journal des débats, Le Temps.

Diverses missions à l’étranger :      Belgique (à 6 reprises en 1921-29) Angleterre (1924 et 26), Hollande (1927), à l’Université du Caire (novembre 1925 – mai 1926)

 

Honneurs

Chevalier de la Légion d’Honneur (1920), lauréat à plusieurs reprises de l’Académie Française.

 

Principaux ouvrages :     

         – Madame la députée (1884)

         – Le crime des autres (1885)

         – Le roman au XVIIIè siècle (1890, 2è ed 1892)

         – Rivarol, sa vie, ses idées, son talent; d’après des documents nouveaux,

                   thèse de doctorat (1895)

         – Le Roman au XVIIIè siècle (1898)

         – Le Roman français au XIXè siècle (1901)

         – Balzac, l’homme etl’œuvre (1905), nouvelle édition (1923)

         – Le tournant du passé, journal intime d’un inconnu (1923)

         – Le théâtre romantique (1923)

 

Religion :     Catholique.

 

Opinions politiques :       

Anti Dreyfusard, membre de la la Ligue de la Patrie Française.

 

Sources :    

         Dossier F17 24140

         Déclaration de succession, archives de l’enregistrement  Paris.

         Annuaire Ecole Normale Supérieure 1932 pages 49-54.

         F 17 22463 (dossier de son beau-père)     (Léon Pierre Alliaud)

*

 

Adhérent-CGMA-Joël-007

 

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2 Commentaires

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2 réponses à “1909 – Lettre d’André Le Breton

  1. Lettre poignante Merci de nous la faire partager Sylvie

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  2. Sylvie,
    La première fois que j’ai découvert cette histoire familiale j’ai pleuré d’émotion.

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