Industrie des vieux souliers (3)

Cambry – Description du département de l’Oise – Tome 1

http://fr.wikisource.org/wiki/Description_du_d%C3%A9partement_de_l%E2%80%99Oise_-_Tome_1_-_Corbeil-Cerf

Lormaison ne contient que trois cents soixante-sept habitants, parmi lesquels on compte huit cultivateurs : il y a dans cette commune douze maisons d’ouvriers éventaillistes, et quarante-cinq de savetiers, qui vont vendre leurs galoches et de vieux souliers raccommodés dans les foires et marchés du voisinage, et surtout à Beauvais ; le reste des habitations est occupé par des manouvriers et par des veuves.

Les habitants de Lormaison sont redevables de l’espèce d’aisance dont ils jouissent à leur patience, à leur économie, à leur sobriété, à leur assiduité au travail. N’est-il pas admirable de voir un genre d’industrie qui consiste à recueillir de vieux souliers, à les raccommoder, à les revendre de 10 à 24 sous,procurer une vie douce, abondante et tranquille à des êtres jetés loin des villes sur un terrain ingrat et solitaire ? Pendant que les hommes s’occupent à recoudre, à placer, à ra-biller de vieux morceaux de cuir, les femmes sont chargées d’aller vendre le résultat de ce travail ; les filles et les veuves du village font des blondes pour les manufacturiers de Chantilly.

Outre les vieux cuirs du voisinage qu’ils réunissent, les habitants de Lormaison s’en procurent une très grande quantité par un mouvement de commerce peu connu. Les hommes de S.-Sanlieu et des communes voisines, département de la Somme, viennent charger à crédit leurs voitures de poteries à Savignies, près Beauvais ; ils les échangent, en parcourant la France, contre de vieux souliers, des cuirs, de vieilles bottes : à leur retour ils passent à Lormaison, et réalisent en argent le prix de leur spéculation.

Il se fabrique pendant l’hiver plus de douze mille paires de galoches, et deux ou trois mille dans l’été : on emploie une partie de la belle saison aux soins de la culture et des moissons. On devine avec quelle économie doivent se faire les achats et la vente de tout ce qui tient à cette fameuse manufacture : un mauvais cheval, un âne exténués portent au marché ces savates, ces galoches ; une pauvre femme les accompagne, un morceau de pain dans la poche, et ne dépense pas hors de sa commune un denier de l’argent qu’elle reçoit.

Le bruit qui se fait dans les maisons de savetiers les force à garder le silence : on ne cause guère que chez les ouvrières en blondes. Il en résulte des différences bien marquées dans la manière d être de ceux qui suivent ces deux professions.

L’usage de Corbeil-Cerf (je parle de la punition du mari qui frappe sa femme) avoit lieu jadis à Lormaison ; on se contente à présent d’attacher un bouchon de paille à la porte du mari brutal.

On se met au travail à quatre heures du matin, on ne le quitte qu’à neuf heures du soir ; une demi-heure suffit aux repas : la sobriété préserve les artisans des maladies qu’entraîne une vie sédentaire. On leur reproche un peu de parcimonie dans toute leur existence ; mais ils paient leurs impositions avec une exactitude incroyable ; jamais de dettes, jamais de procès, et jamais de querelles entre eux. Ils mènent une vie semblable à celle des pauvres habitants de l’Indoustan ; ils en ont la douceur et la sobriété.

Le curé de Corbeil – Cerf vient dire la messe à Lormaison ; il n’y vit jamais un ivrogne.

Chaque habitant de Lormaison a son petit jardin qu’il cultive lui-même ; il est garni de haies, semé de quelques fleurs ; c’est le luxe des cordonniers.

Comme à force d’épargnes ils ont toujours un peu d’argent comptant, jamais ils ne laissent acheter à des étrangers le coin de terre qu’on met en vente.

Le terrain appartenant à la commune suffiroit dans de bonnes années à la nourriture de tous les habitants ; mais pendant les moissons ces hommes industrieux se répandent dans les campagnes, ils se louent en qualité de faucheurs de luzerne, d’avoine, de tasseurs de grains, pour le prix de dix quintaux de bled. Les femmes font la moisson autour de la commune sur le terrain qui leur appartient ; celles qui n’ont point de terres scient les grains pour leurs voisins : elles gagnent trois quintaux et demi de bled ; elles se font aider par les plus grands de leurs enfants.

Les plus aisés des habitants donnent un trousseau à leurs filles en les mariant ; mais ils ne se dessaisissent pas de leurs propriétés en terre.

On recueille dans les bonnes années sept ou huit cents muids de cidre dans les environs de Lormaison.

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