Archives quotidiennes : 28 décembre 2008

Les gagne-petit

Revenons à la place où nous étions tout à l’heure, ou plutôt, c’est assez parler de théâtres. Poursuivons notre chemin. Laissons de côté toutes ces cuisines en plein vent, toutes ces mélodies vagabondes, tous ces marchands d’oranges ou de galette, M. Coupe-Toujours par exemple. Enfonçons-nous dans le désert ; et, cependant, racontez-moi par quelle suite infinie de petits mystères, de petites ressources, de petits travaux, ce peuple de lazzaroni peut venir à bout, sans travailler, sans se donner ni grand mal ni grand’peine, de se procurer son pain de chaque jour et son spectacle de chaque soir. Ceci est une des merveilles les plus curieuses du monde parisien, qu’un homme puisse avec très peu de travail, être si riche que rien ne lui manque du côté des nécessités de la vie, aussi bien que du côté de la joie, de l’oisiveté et du plaisir.
A cette question, mon hôte parisien, qui a été plus d’une fois le compagnon bienveillant de mon vagabondage poétique, m’a répondu avec sa bonté ordinaire : « Vous me faites là une question qui a préoccupé plus d’un homme d’Etat. Il faut être parisien jusqu’au fond de l’âme pour la résoudre dignement. ; mais aussi, cette question-là résolue, vous aurez l’intelligence de toutes sortes de petits faits inappréciables pour tous les grands voyageurs qui ne regardent que l’ensemble d’un pays sans daigner s’arrêter aux détails ; car c’est surtout par les détails que l’on juge, que l’on compare et surtout que l’on comprend. Il s’agit, ajouta mon compagnon, que Paris est la seule ville du monde où se rencontre à chaque pas une foule de petits métiers inoffensifs qui ne sont soumis à aucune patente, aucun contrôle, et qui font vivre honnêtement leur homme pendant toute la durée de ses jours. Le petit métier est partout dans cette bonne ville. A peine sorti de votre maison, vous passez nécessairement devant la loge du portier. Cette loge est une espèce de niche au rez-de-chaussée, dans laquelle très souvent on n’oserait pas loger son chien. Figurez-vous un espace de sept à huit pieds au plus ; là se tient souvent toute une famille : le père, qui fait des souliers ; la mère, qui lit des romans ; la fille, qui déclame des vers, espoir du Théatre-Français ; le fils aîné, qui joue du violon ; le dernier né, qui broie les couleurs d’Eugène Delacroix, ou qui prépare les cuivres de Mercuri ou d’Henriquel Dupont. Or, savez-vous où nichent tous ces enfants ? savez-vous comment ils sont venus au monde, comment ils ont grandi, comment ils ont vécu ? Qui le sait ? Qui pourrait le dire ? le fait est qu’ils vivent et qu’ils s’élèvent à merveille.
Franchissez cependant le seuil de votre porte, et prenez garde à cet homme qui est accroupi dans le ruisseau ; cet homme est un regratteur, il gratte et regratte entre les pierres ; il n’en veut pas aux chiffons, il n’en veut pas aux immondices, ce sont marchandises trop élevées pour notre commerçant. Il en veut tout simplement aux clous égarés de la ferrure des chevaux, aux parcelles de fer enlevées par le frottement sur le cercle des roues ; il lave la boue de la ville comme d’autres esclaves lavent le sable d’or du Mexique.
Quand vous avez évité le regratteur et l’eau qu’il jette de côté et d’autre, vous tombez d’ordinaire devant le commissionnaire du quartier. Le commissionnaire du quartier est le plus souvent un épais gaillard à la vaste poitrine, aux larges épaules, à la barbe noire ; on sent, à le voir, que c’est un homme à son aise qui ne doit rien à personne, à qui on doit beaucoup, et qui n’est pas sans avoir quelque bonne réserve pour les mauvais jours. Le commissionnaire du quartier c’est notre domestique à nous tous ; il est de toutes les maisons, il entre et il sort à volonté.
Il est le fidèle et digne dépositaire de plus d’un petit secret qu’on lui paierait bien cher; mais, à aucun prix, il ne vend le secret de personne. Du reste, il est indépendant comme un domestique qui appartient à plusieurs maîtres, actif, infatigable, sobre, patient, curieux, mais curieux en dedans et pour lui seul , toujours prêt à se mettre en route, toujours prêt à obliger, et obligeant avec le même zèle soit les affaires, soit les amours. Une rue de Paris ne serait pas complète si elle n’avait pas son commissionnaire à elle, à côté de son épicier et de son marchand de vins.
Plus loin, sur le Pont-Neuf, sur le quai de la Grève, hors des boutiques vagabondes ou stationnaires, sans patente, mais non pas sans aveu, vous rencontrez une foule d’industriels toujours occupés, qui se croisent dans tous les sens et sans confusion : l’un, appuyé sur son échoppe d’un pied carré, sollicite, pour un sou, la faveur de rendre son lustre à votre chaussure délustrée ; l’autre, d’une voix enrouée, appelle votre caniche qu’il veut tondre à toute force ; celui-ci vend des allumettes, celle-là des épingles, ce vieillard gagne sa vie avec le sucre d’orge. Mais, cependant, ne croyez pas que cette industrie à part soit à la portée de tous les hommes de ce monde : la petite industrie parisienne n’est faite que pour le Parisien ; il n’y a que le parisien qui comprenne, qui aime, qui sache apprécier à leur juste valeur tous ces petits marchands. Il n’y a que le Parisien qui sache arrêter, par une ardente soif d’été, un honnête débitant de coco, qui cause avec lui en essuyant son verre argenté, qui fasse remplir son verre jusqu’au bord, et qui demande la monnaie de ses dix centimes après avoir bu et causé pour deux sous au moins. Comme aussi il n’y a que le Parisien pour parler à une poissarde, pour être agréable avec une écaillère, pour ne pas irriter une cuisinière ambulante, tout en marchandant son repas. Il ne faut pas se moquer du petit métier : grâce au petit métier, le Parisien est resté maître de sa ville natale. Le petit métier lui vend à très-bon compte les beaux habits, les meubles et les faciles amours des hommes riches ; le petit métier va lui cueillir des roses en été, des violettes au printemps, des pommes pour l’hiver ; le petit métier le met au niveau de toutes les fortunes, il lui donne les moyens de satisfaire tous ses désirs ; c’est au petit métier que le Parisien doit son bien-être, sa maison et ses gens et sa voiture. Il y a déjà vingt ans, le petit métier a donné à chaque Parisien une grande voiture à deux ou trois chevaux, toujours à ses ordres, toujours prête à lui faire traverser la ville dans tous les sens. Insouciant et paresseux bonhomme de Paris ! il a fallu que le conducteur d’omnibus portât sa livrée. Pour plaire au parisien, au bourgeois, le cocher d’omnibus a pris tous les soins possibles de son équipage. Dans cette réforme inespérée, le cocher de fiacre a suivi , mais de loin, le cocher d’omnibus; il a réparé quelque peu ses vieilles voitures, il a raccommodé son vieux manteau, il a mis une mèche neuve à son fouet ; lui-même, le cocher de fiacre, s’est rajeuni de dix ans, et encore assure-t-il qu’il n’a fait que son devoir.
Quoi de plus juste ? ne sert-il pas, en effet, le plus grand seigneur des grands seigneurs de l’Europe, le Parisien de Paris ?
A Paris, grâce au petit métier, il n’est pas de chose qui n’ait deux prix, deux prix extrêmes, le prix fort et le vil prix ; il n’y a pas de juste milieu. Vous avez l’Opéra, qui est hors de prix ; mais pour un franc, dans la rue Vivienne, un orchestre admirable vous joue pendant quatre heures les plus admirables symphonies de Beethoven, les plus divines mélodies de Mozart. Pour ses amours, le Parisien n’a-t-il pas la grisette, ce fin gibier qui se prend à la glu la plus commune ? La grisette, petit négociant, joyeux, leste, insouciant, fait pour le Parisien, et que lui seul sait comprendre. Mon Dieu ! vous le voyez, vice et vertu, peine ou plaisir, amour et repentir, c’est partout et toujours la même chose pour le parisien. Et non seulement le petit métier s’applique aux nécessités de la vie et à ces besoins du luxe qui sont encore une nécessité, mais encore le petit métier s’inquiète des caprices les plus bizarres, les plus inattendus du caractère et de l’esprit de l’homme. Par exemple, Catherine veut écrire à Jean, son bon ami qui est à l’armée d’Alger. Catherine ne sait pas écrire : pour quatre sous Catherine enverra à Charles-Jean une lettre toute remplie des meilleures paroles et des plus douces espérances, sur papier cavalier-vélin, avec un cachet armorié ; deux sous de plus, dame Catherine, et vous pourriez écrire à monsieur votre amoureux en beaux et bons vers alexandrins.
Souvent il arrive que les métiers changent de titre. Quel poste important c’était autrefois le grand-veneur, le grand-aumônier, le maître des cérémonies ! Quel grand commerce aujourd’hui celui de M. Fumade, le marchand de briquets phosphoriques ; celui de M. Hunt, le fabricant de cirage !
M. Coupe-Toujours, le marchand de galettes, a acheté son échoppe de deux pieds carrés tout autant que le notaire son voisin a acheté son étude. Le donneur d’eau bénite à la porte de l’église s’estime autant que s’il était un pair de France. Sous le portail de l’église vous trouverez plus d’un mendiant qui est électeur dans son quartier ; la loueuse de chaises a prêté plus d’une fois vingt écus à M. le vicaire pour acheter une soutane neuve. Tout est métier dans ce Paris : c’est un métier d’ouvrir la portière des voitures à la sortie des spectacles ; c’est un métier de raccorder un piano brisé par la petite fille qui sort de pension ; c’est un métier de servir de témoin au Palais-de-Justice, de porter de l’eau, de fabriquer des cure-dents et des cols en papier. Que voulez-vous ? Quelle est l’envie qui vous passe ? Voulez-vous une rose pour mettre à votre boutonnière ? on vous vendra une seule rose. En toute saison vous trouverez de la violette pour un sou, au Pont-des-Arts. Suivez le quai : vous aurez un gros tome in-8 avec la valeur de dix bouquets de violettes. Vous êtes peintre, vous avez besoin d’une belle figure. Mars ou Vénus, la beauté ou la gloire : voici Mars en guenilles, humble et triste contenance, qui vient à vous, l’oeil humide, les genoux troués ; voici Vénus, taille élégante, blanches épaules, le sein qui bat, la main bien faite, et des guenilles ! Vous prenez le dieu et la déesse à l’heure : cela vous coûte tout autant qu’une course en fiacre avec le nouveau tarif.
L’usure même, l’infâme usure s’est faite petit métier pour dépouiller les malheureux plus à l’aise. L’usure se revêt d’une souquenille usée ; elle prend la forme d’un épicier voisin des halles ; elle prête six francs pour toucher six francs cinq centimes à la fin de la journée. Le chiffonnier, ce philosophe des nuits, qui s’en va, dans la ville, la hotte sur le dos et le crochet à la main, je ne sais pas si nous avons le droit de placer son industrie parmi les petits métiers. La plupart du temps, le chiffonnier est un philosophe grave et sérieux qui dort tout le jour, qui travaille toute la nuit. Le chiffonnier est inexorable comme le destin, il est patient comme le destin : il attend ; mais quand l’heure du crochet a sonné, rien ne peut arrêter son bras. Tout un monde a passé dans sa hotte ! Les lois de l’Empire, dans cette fosse ambulante, courent rejoindre les décrets républicains ; tous les poëmes épiques depuis Voltaire y ont passé. Tout le journal, depuis trente ans, s’est englouti dans cet abîme sans fond, non sans avoir dévoré tout ce qui s’était remis debout.
Et voilà, mon cher Monsieur, de quoi l’on vit à Paris; quand on n’a pas un grand métier, on vit d’un petit métier ; la seule chose importante, c’est d’exercer un petit métier, quel qu’il soit, avec honneur, avec bonheur.
Le quartier du Marais, après avoir été le centre de la ville, n’en est plus qu’un faubourg. Les démolisseurs se sont emparés de ces beaux hôtels et ils les brisent à coups de pioche, à coups de hache Il y a près du Temple toute une rue, la rue Chapon, dans laquelle vous pourriez acheter en détail les plus vieilles maisons des plus vieux quartiers, depuis les pierres des fondations jusqu’à l’ardoise qui recouvre la toiture. On vend tout, les parquets, les tentures, les glaces, les chambranles, les moindres ornements de la pierre ou du bois. C’est ainsi qu’ont disparu, l’une après l’autre, presque toutes les plus belles maisons de l’autre siècle.

Extrait de : « Un hiver à Paris » de Jules Janin – 1846 – Gallica
Découvert par Sylvie

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