1814 : l’affaire du Pont de Charenton

Que dit l’état civil ?

Acte de décès

Cejourd’huy trente un mars mil huit cent quatorze par devant nous Maire de la commune de maisons-alfort, arrondissement de Sceaux, département de la Seine, faisant les fonctions d’officier public de l’état civil, est comparu le sieur Jean Girard, directeur adjoint de l’Ecole Impériale Vétérinaire d’Alfort lequel nous a déclaré que cejourd’huy, Jean-Marie Pigeon, élève de l’Ecole d’Alfort , né à Sceaux département de la Seine le quatorze juillet mil sept cent quatre-vingt quinze était décédé dans le site de l’Ecole Vétérinaire, à la suite de blessures reçues la veille à la défense du pont de charenton et qui a été enterré dans les jardins de l’école. La présente déclaration…

*

Que disent les historiens ?

 1814 – (selon Amédée Chenal – 1896)

Nous avons dit que les événements de l’Empire n’avaient pas laissé de traces dans les archives communales ; mais on ne saurait passer sous silence la conduite héroïque des élèves de l’Ecole Vétérinaire, qui, le 3 mars 1814, soutenus par quelques troupes régulières et des canons, défendirent vaillamment le passage du pont de Charenton contre les Alliés ; ils avaient barricadé la route et crénelé les murs de l’École ; cette défense fut malheureusement inutile, et le pont pris quand même. L’un deux trouva la mort dans ce combat ; il se nommait Jean Pigeon ; un modeste monument lui a été élevé dans le parc de l’établissement et une rue de Charenton porte son nom.

1814 : l’affaire du Pont de Charenton

De nos jours une plaque est apposée au mur qui longue l’Avenue du Général Leclerc

Nous pouvons y lire :

« A la gloire du bataillon d’Alfort et à la mémoire du commandant Renard, du capitaine Ore, des élèves Crosnier, Lherbette, Lombart, Mortagne, Moyenant, Pigeon… et des jeunes gens du pays tombés héroïquement le 30 mars en défendant le Pont de Charenton. »

un extrait de « l’Histoire de l’école d’Alfort » par A. RAILLET et L. MOULE en 1908.

Le 30 mars 1814 à Maisons-Alfort

… Ces élèves n’étaient pas les seuls qui eussent pu s’échapper. Beaucoup d’autres avaient gagné Paris, sans doute en se retirant soit par Conflans et la Grande-Pinte, soit plus vraisemblablement par la rive droite de la Marne et de la Seine. Leur premier mouvement fut de se rendre chez l’inspecteur général des Écoles vétérinaires. 7, rue de l’Eperon-Saint-André-des-Arts. Huzard, qui pourtant s’était opposé à la formation du bataillon, les reçus à bras ouverts. Il fit transporter à l’hospice de l’Ecole de médecine Moyemont, grièvement atteint, et surveilla le pansement des autres blessés. Il les installa dans ses propres chambres, transformées en dortoirs, les pourvut de vivres et leur fournit même de l’argent pour se procurer des vêtements et rentrer dans leurs familles. Il refusa d’ailleurs d’être indemnisé des frais assez élevés qu’il avait supportés à cette occasion.

Le soir du 30 mars, la soldatesque ennemie se livra au pillage de Charenton. Dans la nuit, un incendie éclata rue de Paris, chez l’épicier Lacour, qui avait trouvé asile à la caisse et à la comptabilité du régisseur. On couru chercher la pompe de l’École : trois élèves l’accompagnèrent, mais ils revinrent le matin harassés et presque nus, ayant été maltraités par les alliés,  qui assistaient à l’incendie comme à un spectacle. Cet incendie se propagea et dura trois jours. La pompe fut détériorée, et beaucoup d’accessoires disparurent. Sans le dévouement du couvreur Tissau, de Charenton, tout eût été perdu : Contour, le pompier de l’Ecole, s’était montré tout à fait inférieur à la tâche ; il avait même abandonné sa pompe ; aussi fut-il remercié peu de temps après. Au cours de l’incendie, une somme de 3 750 francs, placée dans une malle par le régisseur, avait disparu. Sur cette somme, 3000 francs appartenaient à l’État.

Le 31 mars, le directeur-adjoint Girard réintégrait l’Ecole qu’il avait quittée dans la matinée du 30. Il n’y trouva que six élèves, dont deux très grièvement blessés, Pigeon et Barat que plusieurs de leurs camarades, parmi Urbain Leblanc (des Deux-Sèvres) et Caillieux (de Seine-et-Oise) avaient transportés sur des brancards improvisés. Pigeon, élève médecin, qui avait eu le côté gauche de la poitrine traversé par un biscaïen, mourut dans la soirée (1). Tous les habitants ayant abandonné le pays, il était impossible de le faire transporter au cimetière. Girard, accompagné de l’élève EVERTZ (2). Le fit enterrer dans la parc dès le lendemain (1er avril) par le Palefrenier Dufour. Quant à Barat, qui avait eu la jambe gauche fracturée, il fut amené le 2 avril par ses parents.

Plusieurs des autres blessés devaient également succomber. Leurs noms méritent d’être pieusement conservés (3) :

MORTAGNE, caporal, que peloton de Caplacy avait du déposer à l’ambulance de Choisy. Mort le 31 mars, à dix heures du matin.

LHERBETTE, mort le 8 avril à l’hôpital Saint-Jacques à Paris.

CROSNIER, qui avait reçu une balle, mort à Paris, chez ses parents dans le courant d’avril.

MOYEMONT, mort à l’hospice de la Faculté de médecine de Paris, le 23 avril, d’une « fièvre putride » survenue à la suite de sa blessure.

Ce qui porte à six le nombre des élèves morts par suite de la bataille du 30 mars (4).

Quant aux élèves blessés, nous en avons retrouvés onze (5) : BARAT, précédemment cité, fracture de la jambe gauche par une balle ; MANGOT, violente contusion de l’épaule droite par la projection d’une palissade, brisée par un boulet sur son fusil tenu en joue ; DESPORTES ; MOYNIER, blessé grièvement ; SARRAZIN, blessé légèrement ; MICHEL, blessé grièvement, cuisse traversée par une balle ; GAUDINEAU, blessé grièvement ; MORAND ; DEGREUVE ; VALLET, blessé légèrement, et MAURICE. Les six derniers faisaient partie de la colonne qui avait battu en retraite sur Blois.

Les élèves que les alliés avaient faits prisonniers —- une trentaine, dit Goubaux —- furent rendus au bout de quelques jours; ils avaient été maltraités et dépouillés. L’un deux, RHODES (6) du Gers, selon une mention portée aux contrôles, « a été conduit deux fois sur le terrain pour être fusillé : la peur qu’il en a éprouvé lui a dérangé la tête, et il est à craindre qu’il ne puisse  pas exercer l’art vétérinaire » Il l’exerça pourtant, et non sans succès, bien qu’il produisit de temps à autre, dans les journaux professionnels, des vers précurseur du mode décadent.

Un autre élève, ROY, souffrait encore, au mois de mai, des mauvais traitements qu’il avait subis après être tombé entre les mains de l’ennemi (7).

Le capitaine Meurice avait également été fait prisonnier au moment où le bataillon avait battu en retraite, mais il ne reparut pas, et le 4 novembre suivant, sa femme demandait en vain des renseignements sur son sort.

Quant aux élèves qui s’étaient réfugiés à Paris. Ils revinrent peu à peu à l’Ecole, où on leur assura  tout au moins le vivre et le couvert ; mais, alors que les uns rentraient, d’autres partaient en congé dans leur famille, et durant une grande partie du mois d’avril, ce fut un va-et-vient presque incessant. Le 18 avril, il y avait 29 élèves présents ; le 28, on en comptait 39.

Dans la soirée même du 30 mars et les jours suivants, l’Ecole fut pillée à la fois par les troupes allées, par des habitants et même par des gens de l’établissement (8). Les pertes subies par le personnel se montèrent à plus de 20 000 francs. De plus, il disparut des dortoirs 81 matelas, 229 couvertures, 50 traversins et 165 paires de draps ! Toutes les malles des élèves furent forcées ou brisées, et leur contenu enlevé ; le mobilier général et celui des services, les logements et surtout les caves des employés furent mis à sac. Dans la journée du 3 avril, sa cave fut dévastée.

Il reconnaissait pourtant que l’Ecole avait beaucoup moins souffert que les maisons particulières, parce que dès les premiers jours, les troupes alliées lui avaient fournies des sentinelles. Mais celles-ci étaient un nombre insuffisant et ne pouvaient empêcher les rôdeurs de barrière de s’introduire dans l’établissement. Le 5, Girard obtint la permission de faire doubler ces sentinelles par des élèves et de constituer avec des élèves également et des employés, une garde intérieure.

Les notes

(1) PIGEON (Jean-Marie), né à Sceaux. Le 26 messidor an III (14 juillet 1795). Entré le 1er novembre 1810 ; breveté maréchal vétérinaire en octobre 1813 et nommé élève médecin à compter du 15 novembre suivant. —- La place où repose Pigeon, le long du mur de la route de Créteil, fut marquée —-  probablement aux Cent-Jours —- par une simple pierre sur laquelle on grava son nom en rappelant l’action héroïque où il avait trouvé la mort ; cette pierre fut entourée d’une balustrade en bois qui ne résista pas à. l’action du temps. Au retour de l’Empire, on s’empressa de glorifier l’élève patriote en lui élevant un monument plus durable : la tombe fut entourée d’une grille en fer, et on érigea le long du mur une pierre surmontée d’une croix (décembre 1853). Sur cette pierre est gravée l’inscription :

JEAN-MARIE PIGEON

ELEVE DE CETTE ECOLE

TUE A LA DEFENSE

DU PONT DE CHARENTON

LE 30 MARS 1814

PRIEZ POUR LUI

Vers 1875, on se vit obligé d’enlever la croix qui offrait un point d’appui trop commode pour escalader le mur.

La mémoire de Pigeon a bénéficié de cette sépulture spéciale en milieu ami ; maintes générations d’élèves ont vécu dans la croyance que le combat de 1814 n’avait fait dans l’école qu’une seule victime.

Le 15 mai 1865, le Conseil municipal de Charenton a donné le nom de rue Jean-Marie Pigeon à la cité de Conflans sise entre les rues des Bordeaux et de l’Archevêché.

(2) EVERTZ, (Jean-François), de Maestricht (Meuse-lnférieure), était, comme Pigeon. Elève médecin ; pendant le séjour des troupes alliées, il rendit, notamment en qualité d’interprète, les plus grands services à l’École, même au risque de sa vie. Plus tard, il prit du dégoût pour les études du second cours, et se retira au moment de subir les examens en novembre 1814.

Girard eut aussi la bonne fortune d’avoir près de lui un jeune homme qui depuis un an suivait les cours en qualité d’élève amateur : HASPELMATH (Friedrich) de Hamel-am-Weser (Hanovre), ne quitta pas non plus l’Ecole, servit également d’interprète, et par son courage et sa fermeté contribua à sauver l’établissement d’une dévastation totale.

(3) MORTAGNE (Charlemagne), né le 13 avril à 1788 à Fouquières (Pas-de-Calais), entré le 1er mai 1812.

LHERBETTE (Grenadier), né le 28 novembre 1794 à Nevers : neveu de Jean Valois, ancien professeur de l’Ecole ; entré le 4 mai 1812.

CROSNIER (Renier-Julien-Germain), né le 9 vendémiaire an V (30 septembre 1796) à Paris. Rue de l’Oratoire ; fils d’un capitaine d’infanterie : entré le 2 novembre 1812.

MOYEMONT (Jean-Baptiste), né à Douai (Nord, le 11 mai 1794 ; élève militaire, entré le 1er novembre 1881 : son père, ancien militaire, était en retraite à Longwy.

(4) L’élève Thion (du Loiret) avait disparu à la suite de la bataille; on présumait qu’il avait été tué et jeté à l’eau, mais il était simplement rentré dans sa famille. Quant à Regnier ou Reignier (de la Seine-lnférieure), que Goubaux cite comme mort de ses blessures, il était malade dans sa famille depuis le 5 mars et par conséquent n’avait en aucune façon pris part à la bataille du 30 mars.

(5) BARAT (Nicolas-Eléonore), né le 21 floréal an lV (10 mai 1796) à Roissv (Seine-et-Oise); entré le 1er mai 1813. Revenu vers le mois de novembre 1814. Quitte l’Ecole sans diplôme le 1er mai 1817.

MANGOT (Hyacinthe-Cyprien), né le 17 juin 1789 à Hangard (Somme) : entré le 31 octobre 1811. Revenu le 25 mai. Diplômé maréchal vétérinaire en novembre 1814 est nommé élève médecin, mais se retire dans sa famille, à cause d’une maladie de foie.

DESPORTES (Louis-Nicolas-Grenadier); né le 21 juin 1794 à Avallon (Yonne) ; entré le 2 mai 1812. Non revenu en 1814. Admis comme élève militaire le 10 novembre 1817. Diplômé maréchal vétérinaire et nommé élève médecin en novembre 1819. Tombé malade peu après. Etabli à Avallon en 1820.

MOYNIER (Aristide-Joseph-Théodore), né le 12 germinal an III (1er avril 1795) ; à Franciade (Seine), ci-devant Saint-Denis ; entré le 21 décembre 1812. Revenu le 11 juillet. Diplômé maréchal vétérinaire en novembre 1816, nommé élève médecin le 3 janvier 1817. Quitte le 14 mars 1817. Parti pour les Etats-Unis; en 1823, exerçait à Saint-Landry, (Louisiane).

SARRAZIN (Antoine), né à Château-Thierry le 12 octobre 1795 ; à l’Ecole depuis le 1er mai 1812. Revenu le 12 juin. Diplômé maréchal vétérinaire en septembre 1816. Vétérinaire à Château-Thierry, puis attaché à la préfecture de l’Aisne. Mort de la rage à Laon, le 31 janvier 1815.

MICHEL (Pierre-Pacifique), né à Vienne (Marne) le 25 avril 1793 ; à I’Ecole depuis le 27 avril 1812. Revenu le 18 mai 1814 sans être entièrement remis de sa blessure : était encore en traitement à Blois le 8 mai. Diplômé maréchal vétérinaire en avril 1815.

GAUDINEAU (Pierre-Geoffroy), né le 5 avril 1791 à Fontenay (Vendée) ; à l’Ecole depuis le 27 avril 1812. Revenu le 3 juin. Concourt infructueusement à diverses reprises ; obtient enfin le diplôme de maréchal vétérinaire en octobre 1817. S’établit à Fontenay-le-Comte.

MORAND (Sébastien), né Ie 14 juillet 1793 à Notre-Dame-de-Coursan (Calvados) à l’Ecole depuis le 1er mai 1812. Rentré le 22 mai 1814. Diplômé maréchal vétérinaire en avril 1815, et nommé élève médecin, mais ne paraît pas avoir profité de cette nomination.

DEGREUVE (Jean-Charles-Libertas), d’Amsterdam (Zuidersée), né le 22 juin 1793 ; entré le 1er mai 1812. Concourt infructueusement en avril 1815 ; rentre dans son pays.

VALLET (Louis-Laurent), né le 6 mars 1795 à Arras ; à l’Ecole depuis le 1er novembre 1811. Rentré au retour de Blois. N’a pas été diplômé.

MAURICE (Jean), né à Epinal le 6 novembre 1794; à l’Ecole depuis le 1er mai 1812. Revenu le 22 mai. Diplômé maréchal vétérinaire en avril 1815. cf. p. 611.

(6) RHODES (Baptiste), né le 26 frimaire an II (16 décembre 1793) à Plaisance (Gers). Entré le 1er novembre 1811. Répétiteur en 1813. Diplômé maréchal vétérinaire et nommé élève médecin en novembre 1814. Quitte volontairement l’Ecole le 16 avril 1816 et va s’installer à Plaisance.

(7) ROY (Claude-Antoine), né à Saint-Florentin (Yonne) le 5 germinal an III (25 mars 1795) Entré le 8 mai 1813. Parti le 11 janvier 1815. Rentré le 28 juin suivant. Parti de nouveau. Réadmis le 16 décembre 1817. Obtient le diplôme de maréchal vétérinaire en octobre 1818.

(8) Des palefreniers étaient restés dans l’EcoIe après le départ du directeur, et reconnaissaient être montés dans les dortoirs pour suivre la marche de la bataille. A l’arrivée de l’ennemi, ils s’enfuirent vers Choisy.

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